Un million ? Un peu plus même ? Un peu moins, tout de même ? Quand se trouve dépassé, enfoncé un certain seuil d’affluence, de détermination, de communion parfaite entre croyances et affiliations les plus diverses – tout cela empreint, de surcroît, d’un admirable esprit civique – la tâtillonne évaluation numérique des foules n’est plus que froide affaire de statisticiens. On n’en est plus heureusement aux compétitions de masse de l’an dernier, où l’on vit un 14 mars rendre la monnaie de sa pièce au 8 du même mois. L’essentiel, dès lors, est ailleurs.
Qu’en dépit des défections, chassés-croisés électoraux et autres divisions, le camp souverainiste ait réussi une fois de plus à mobiliser tant de Libanais pour la triste commémoration d’hier est significatif, certes. L’union fait la force, et pas seulement dans les recueils de proverbes ; on n’en voudra pour illustration que le tonnerre d’acclamations qui a salué l’apparition de ce triumvirat Hariri-Joumblatt-Geagea se déclinant bras levés, la main dans la main.
Le plus phénoménal, cependant, est qu’en dépit de toutes les déconvenues et malgré les légitimes craintes qu’eut pu susciter la manifestation dévoyée du dimanche 5 février, tant de gens aient bien voulu se laisser mobiliser. Qu’au flot de partisans transportés avec drapeaux et fanions des régions les plus reculées du pays, se soient spontanément mêlés un aussi grand nombre de simples citoyens ne relevant d’aucun parti et aspirant seulement à retrouver le souffle sacré du printemps de 2005. Le plus important et réconfortant c’est que la jeunesse cajolée l’an dernier, exploitée, flouée et finalement oubliée, que cette jeunesse trahie par les manœuvres politiciennes ait retrouvé son enthousiasme, son mordant et même aussi sa gouaille pour remonter à l’assaut des forteresses du mal. Pour rejeter avec vigueur les aberrations du passé et proclamer sa foi renouvelée dans l’avenir meilleur.
La portée strictement politique de cette journée du souvenir n’en est pas moins considérable pour autant. Par-delà la variété des vocabulaires et des styles, c’est un même discours qu’ont tenu les orateurs pour remettre sur le tapis les thèmes essentiels qui préoccupent l’opinion. Et qu’il s’agisse du régime de Damas, de la présidence Lahoud ou de l’armement du Hezbollah et des camps palestiniens, les enchères sont montées de plusieurs crans. C’est que depuis l’assassinat de Rafic Hariri – lequel n’a réussi qu’à unifier les Libanais dans une même dénonciation de la malfaisante tutelle – la machine de mort ne s’est pas arrêtée de tourner, fauchant une nouvelle moisson de martyrs. C’est que les chefs de ce pays continuent de vivre sous la menace permanente, qu’ils sont le plus souvent contraints de chercher refuge à l’étranger ou de se barricader dans leurs résidences. C’est qu’il est insensé, loufoque de parler de compromis avec des tueurs récidivistes, des tueurs impénitents, comme s’y emploient épisodiquement les médiateurs arabes.
Le point de non-retour, on le voit, est largement atteint. Alors, déclarer la guerre à un adversaire qui, déjà, s’échine à vous faire la guerre ? Œuvrer activement au renversement d’un régime qui, face à l’épouvante que suscite la montée des intégrismes, et en dépit de sa sulfureuse réputation internationale, parvient encore à se poser en moindre mal aux yeux des puissances ? Les Libanais n’en ont ni l’ambition ni les moyens.
Ce qu’ils peuvent faire en revanche, ce qu’ils semblent résolus à faire désormais, c’est dessaisir la Syrie du levier constitutionnel qu’elle détient encore dans notre pays. C’est-à-dire une présidence Lahoud qui, dès le départ, a funestement porté à son niveau de perfection le règne des Moukhabarate ; une présidence dont le maintien en place, imposé contre la volonté des citoyens et des forces politiques (même les prosyriennes !), a plongé le Liban dans la tragédie ; une présidence qui, depuis longtemps, devrait avoir pris la mesure de son effroyable isolement populaire et international, de sa peu digne marginalisation pour en tirer, elle-même, les conséquences.
Cap sur Baabda : un long moment affolée ou pour le moins hésitante, l’aiguille de la boussole politique a retrouvé le nord hier. Autant toutefois les leaders du 14 mars doivent faire preuve de détermination, autant ils sont tenus de multiplier les ouvertures en direction des autres forces. Car après hier, un retour en arrière n’est plus possible ; et dans le camp d’en face, des stratégies doivent être révisées, des ambiguïtés levées, sous peine de paraître soutenir, quoi qu’il en coûte, un régime désavoué de toutes parts.
Il est grand temps que les vivants, et non plus seulement les martyrs, jouent les rassembleurs.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un million ? Un peu plus même ? Un peu moins, tout de même ? Quand se trouve dépassé, enfoncé un certain seuil d’affluence, de détermination, de communion parfaite entre croyances et affiliations les plus diverses – tout cela empreint, de surcroît, d’un admirable esprit civique – la tâtillonne évaluation numérique des foules n’est plus que froide affaire de statisticiens. On n’en est plus heureusement aux compétitions de masse de l’an dernier, où l’on vit un 14 mars rendre la monnaie de sa pièce au 8 du même mois. L’essentiel, dès lors, est ailleurs.
Qu’en dépit des défections, chassés-croisés électoraux et autres divisions, le camp souverainiste ait réussi une fois de plus à mobiliser tant de Libanais pour la triste commémoration d’hier est significatif, certes. L’union fait la force, et...