Exit Sharon, exit le Fateh : abreuvée de sang, cuite et recuite par les flambées de violence, la terre de Palestine n’est guère épargnée non plus, ces derniers temps, par les séismes politiques. Si bouché toutefois était l’horizon, si désespérément enlisés les pourparlers de paix, que l’on est tenté de se dire que les séismes peuvent, après tout, avoir du bon : en secouant la baraque vermoulue, ils font littéralement, indiscutablement, bouger les choses ; dans quel sens, toute la question est là.
A priori, le verdict des urnes palestiniennes fait irrésistiblement songer, il est vrai, à un effarant bond en arrière. Que les Palestiniens – ceux des Territoires comme de la diaspora – se reconnaissent réellement dans la société théocratique et médiévale que prônent les islamistes du Hamas, n’est pas sûr pourtant: il s’agit après tout, là, d’un des peuples arabes les plus rompus au dialogue politique, à la dialectique intellectuelle, à la diversité culturelle. Il est encore plus improbable que les électeurs, confrontés tous les jours à la dure mais indéniable réalité israélienne, aient souscrit en masse à l’irréaliste objectif, longtemps affiché par le Hamas, d’une destruction de l’État hébreu.
Dès lors, c’est bien à un désaveu massif du Fateh que l’on vient plutôt d’assister : un Fateh gangrené par la corruption et qui ne bénéficie plus de l’aura de son chef historique, Yasser Arafat ; plus grave, un Fateh accusé d’avoir, à force de compromissions, perdu son pari d’Oslo ; un Fateh qui, de surcroît, fait figure de mauvais perdant quand il rejette toute coalition gouvernementale avec le vainqueur, quand il vole lui-même en éclats dès l’annonce des résultats. Un président de la vieille école, Mahmoud Abbas, irréversiblement engagé dans la négociation de paix, flanqué d’un gouvernement d’ultras préconisant au contraire la résistance armée : à moins d’une décrispation interne, telle est la paradoxale situation dans laquelle risque de se retrouver l’Autorité palestinienne. On ne peut que se féliciter bien sûr du calme et de la régularité qui ont marqué les opérations de vote ; il faudra faire mieux cependant en matière de cohabitation et d’alternance, principes essentiels de toute démocratie.
C’est un apprentissage proprement décisif – celui de la responsabilité inhérente à l’exercice du pouvoir – qui attend plus particulièrement les dirigeants du Hamas. Et c’est sur ce terrain précis qu’il y a lieu de s’alarmer d’un éventuel retour aux tragiques erreurs du passé : de mettre en garde contre ces plats empoisonnés que se plaît parfois à repasser l’histoire. Ce n’est qu’après des décennies de résistance contre l’occupation – mais aussi de luttes intestines et de guerres dévoyées, telle celle du Liban – que l’OLP en était venue à l’idée d’un règlement pacifique avec Israël. Le Hamas, lui, n’a pas le droit de s’offrir une aussi longue et tumultueuse traversée du désert ; il a désormais charge d’une population épuisée, exsangue, il a une obligation de résultats là où ont échoué ses prédécesseurs, il n’a pas été explicitement mandaté pour mener une guerre de mille ans.
Intégrité, austérité et fermeté ne pourront jamais pallier l’immaturité au pouvoir, et il faut espérer que les vainqueurs du scrutin de jeudi en ont déjà pris conscience. S’ils rejettent en effet une feuille de route devenue un chiffon de papier, s’ils se refusent toujours à désarmer, les chefs du Hamas n’excluent plus des négociations de paix indirectes et se défendent de vouloir détruire Israël. Et s’il est vrai que seuls les extrémistes sont capables d’imposer aux leurs, sans crainte de surenchères, les douloureuses concessions de la paix, si cette singulière faculté a été reconnue même au bulldozer Sharon, c’est sur cette voie que la communauté internationale, passé le choc des élections, est tenue d’encourager les nouveaux représentants des Palestiniens.
Car il n’y va pas de la seule Palestine. Après l’Irak, l’Égypte et l’Iran, des consultations électorales viennent invariablement de se traduire par une irrésistible poussée des islamistes. Pour être crédible, le grand dessein américain d’un Moyen-Orient démocratique aurait dû s’articuler sur ce double impératif : justice pour les peuples de la région, opprimés par des régimes corrompus ; mais justice aussi entre ces peuples. Justice pour les Palestiniens, livrés depuis des années aux initiatives unilatérales d’Israël. Et justice pour le Liban renaissant, libéré des occupations, mais toujours en butte aux prolongements palestiniens ou islamistes – tous deux armés – de ce même problème, comme aux visées même pas voilées de son voisin syrien.
Issa GORAIEB
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