Quatrième semaine de 2006.
À une époque pas si lointaine, lorsque le terrifié mais néanmoins énergique Saoud el-Fayçal faisait des heures supplémentaires gratuites pour essayer de résorber à tout prix les infinies tensions entre Beyrouth et Damas, certains, ici, aux yeux plus gros que le ventre, se sont pris à fantasmer, à rêver d’un terrifiant clash entre le jeune héritier et la vieille garde ; ils ont commencé à bavasser, de moins en moins bas, sur un fossé, sur des abysses, qui commenceraient à éloigner Saad Hariri et Fouad Siniora. Ils ont même commencé à les creuser de leurs propres mains, salivant à l’idée d’un divorce entre les deux hommes sans doute les plus fidèles à la mémoire de Rafic Hariri. D’autres encore, moins mauvais, moins pervers, soutenaient que le malentendu était dû à l’inexpérience du jeune tycoon, que ce dernier n’avait pas encore saisi toutes les différences qu’il peut y avoir entre des vessies et des lanternes, entre une initiative arabe et des idées syriennes.
Info ou intox, peu importe. L’essentiel est que le fantôme de Rafic Hariri, bien plus fort, bien plus productif, bien plus intransigeant que ne l’était le président martyr, continue de veiller. Cette semaine, aussi bien l’un que l’autre, le Premier ministre qui n’a plus rien à prouver que le chef du bloc parlementaire à qui il reste encore beaucoup à faire, ont montré, chacun à un coin du globe, une cohésion, une complémentarité et une synchronisation qui ont fini par faire taire jusqu’au plus acharné de leurs contempteurs. En fait, les deux exécuteurs testamentaires du défunt maître de Koraytem, au Caire comme à Washington, avec Hosni Moubarak, Omar Sleimane, George W. Bush ou Condoleezza Rice, se sont employés à rien d’autre qu’à essayer de briser le cercle vicié et mortifère dans lequel Damas, bien aidé à Beyrouth, s’est ingénié à enferrer le Liban.
Cette malédiction que n’auraient pas réussie, même avec la plus grande application du monde, toutes les sorcières de Macbeth réunies, consiste tout simplement, tout bêtement, à déployer tous les efforts pour privilégier l’assainissement des relations libano-syriennes sur la connaissance de la vérité dans l’affaire Hariri. Parce que, tout simplement, tout bêtement, si la vérité éclate, il sera mathématiquement et logiquement impossible au Liban d’établir quelque relation que ce soit avec la Syrie. À moins de jouer sur l’élasticité de cette vérité, de la modeler un peu avant que de la présenter aux yeux et aux tympans du monde. À moins, également, que le président syrien ne change radicalement de politique ; sauf, dit le sage, que si Bachar el-Assad démocratise son régime, il n’aura plus, pratiquement, de raison d’être.
Le tandem Siniora/Hariri a eu l’intelligence – ou l’intuition – de jouer, cette semaine, la carte du tendre. D’axer ses démarches sur le cauchemar des Libanais, leur obsession : la sécurité. Surtout que donner la priorité au désarmement des réfugiés palestiniens et à l’aide logistique étrangère à l’armée et aux FSI, au-delà de la double urgence, fait sans doute partie d’une essentielle stratégie. Celle visant à casser la sinistre prophétie des Cassandre de supermarché, qui glosaient à l’envi, avant le 26 avril 2005, sur l’insurmontable danger des armes palestiniennes et des hystéries des fondamentalistes de tous bords en cas de retrait syrien. Celle visant à prouver à tout le monde en général et aux Syriens en particulier que le Liban est capable de gérer seul la sécurité de ceux qui y vivent, et la sienne propre.
Les mots dits et les positions prises par Saad Hariri au cours de son escale washingtonienne, surtout à l’issue de son entretien avec la dame de fer américaine, qu’ils soient liés à l’enquête, aux relations du Liban avec ses amis occidentaux, à la crise gouvernementale, ont été une belle surprise – même si cette dernière est par trop tardive. Quant à Fouad Siniora, cela fait bien longtemps qu’il a fini de prouver quel indiscutable homme d’État il est. Bien. Sauf que l’on n’en attendait pas moins de ces deux hommes que la mort de celui qui les a fait a propulsés sous les projecteurs et a révélés, du moins pour le Premier ministre, aux yeux du monde et à soi-même. C’est, en quatre mots comme en cent, la moindre des choses. Là où le tandem haririen a encore tout à prouver, c’est de réussir à éviter, sur la durée, sur le long terme, cet insupportable unilatéralisme qui rendait, malgré ses qualités, feu Rafic Hariri justement insupportable, et qui les a tous les deux tentés – c’est dans leurs gènes politiques – au début de leur parcours. Et cela est surtout valable sur le plan économico-financier.
À l’heure où, en Palestine, le Hamas triomphe, l’œuvre politique du sunnisme modéré libanais a de quoi rassurer. Sauf que le Liban, pour être le Liban, a impérativement et indiscutablement besoin de la synergie, de la complémentarité, de l’alliance du maronitisme modéré, du chiisme modéré et du sunnisme modéré. Le parcours du tandem Siniora/Hariri, aussi louable soit-il pour l’instant, n’en rend pas moins démesurée l’absence hallucinante sur la scène politique de la présidence de la République, annexée depuis le 2 septembre 2004 par celui qui continue, jusque devant les ambassadeurs, à centrer son discours sur les nécessaires bonnes relations avec la Syrie : Émile Lahoud.
Même s’il risque d’être accusé, par certains, de s’immiscer dans les affaires d’une autre communauté, le Courant du futur se doit d’appeler de nouveau, en écho à ses partenaires chrétiens au sein de l’Alliance du 14 mars, au départ du chef de l’État. Ne serait-ce que pour prouver qu’il tient au partage du seul bon gâteau qui soit : le travail en faveur du Liban et de ses intérêts. En anglais, langue privilégiée à Koraytem après l’arabe, on appelle ça to get the balance right.
Ziyad MAKHOUL
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À une époque pas si lointaine, lorsque le terrifié mais néanmoins énergique Saoud el-Fayçal faisait des heures supplémentaires gratuites pour essayer de résorber à tout prix les infinies tensions entre Beyrouth et Damas, certains, ici, aux yeux plus gros que le ventre, se sont pris à fantasmer, à rêver d’un terrifiant clash entre le jeune héritier et la vieille garde ; ils ont commencé à bavasser, de moins en moins bas, sur un fossé, sur des abysses, qui commenceraient à éloigner Saad Hariri et Fouad Siniora. Ils ont même commencé à les creuser de leurs propres mains, salivant à l’idée d’un divorce entre les deux hommes sans doute les plus fidèles à la mémoire de Rafic Hariri. D’autres encore, moins mauvais, moins pervers, soutenaient que le malentendu était dû à...