Par Kalman Mizsei et Johannes F. Linn*
Ces temps-ci, les médias parlent souvent de l’Asie centrale, et la plupart du temps de manière négative. On en retient l’image d’une région constituée de pays enclavés, pauvres et isolés – le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan – qui ont dilapidé leurs ressources naturelles, souffrent de pollution et sont affligés d’un système politique datant de l’ère soviétique.
Mais c’est aussi une région qui a connu à l’époque de la Route de la soie une économie florissante et une grande richesse culturelle. Elle est devenue récemment le centre d’une rivalité entre les grandes puissances qui n’est pas sans rappeler la guerre froide. L’Asie centrale peut-elle retrouver un rôle-clé au centre de cet énorme territoire euro-asiatique, entourée par quelques-uns des pays les plus dynamiques de la planète sur le plan économique : la Chine, la Russie et l’Inde ?
Si la communauté internationale fait un effort méritoire pour aider l’Afrique à échapper à sa dépendance à l’égard de ses principaux donateurs dans la prochaine décennie, le défi tout aussi important auquel est confrontée l’Asie centrale en termes de développement économique et de sécurité humaine reste largement incompris. L’histoire et la géographie (il suffit de considérer la distance au port maritime le plus proche) contribuent à isoler ces pays géographiquement, économiquement et socialement, exacerbant leur difficulté de passage à une économie de marché. C’est ce qui explique que leurs indicateurs de développement et de bonne gouvernance sont proches de ceux des pays d’Afrique subsaharienne.
Selon le rapport sur le développement humain de l’Asie centrale publié récemment par le programme pour le développement de l’ONU, ces pays peuvent tirer parti de leur position au centre d’un continent en plein essor, de leurs ressources naturelles abondantes et de leur potentiel de développement, ceci pour forger une région prospère, stable et unie. Dans ce but, il leur faudra s’ouvrir au reste du monde, coopérer entre eux et avec leurs voisins, et transformer radicalement leur système politique vieillot.
La coopération régionale devrait couvrir des secteurs allant du commerce, du transport et du transit de marchandises, à l’énergie et à l’eau, en passant par la lutte contre le trafic de drogue. D’après le rapport de l’ONU, s’ils suivent cette voie, tout en devenant plus attractifs à l’égard des investisseurs et en améliorant leur gouvernance, les pays d’Asie centrale pourraient doubler leurs revenus au cours des dix prochaines années, moderniser leur économie, s’ouvrir au reste du monde et améliorer les conditions de vie de la population de manière spectaculaire.
Actuellement, les difficultés sont considérables dans le domaine du transport et du transit des marchandises. Des procédures transfrontalières trop disparates et trop lourdes, des tarifs douaniers trop élevés, la corruption et l’insuffisance d’investissement dans les infrastructures liées au transport ralentissent et alourdissent artificiellement le coût des échanges. Ces coûts pourraient être divisés par deux avec des formalités douanières allégées, une meilleure gestion du transit, l’amélioration des corridors de transport et des services plus compétitifs dans ce domaine. Rejoindre l’Organisation mondiale du commerce, faciliter l’investissement et exercer un contrôle moins rigoureux sur les petits marchands qui font du commerce transfrontalier – en majorité de pauvres femmes qui font comme elles peuvent pour gagner leur vie – stimulerait l’activité économique, ouvrirait de nouveaux marchés aux exportateurs et aux paysans, et attirerait un investissement étranger des plus nécessaires.
En dépit du gaspillage lié au manque de maintenance et à l’utilisation inadéquate de ses infrastructures, l’Asie centrale bénéficie de sources énergétiques et d’eau en abondance. La mauvaise gestion de cette dernière entraîne à elle seule une perte de production agricole estimée à 1,7 milliard de dollars par an. La région pourrait devenir l’un des principaux sites de production de pétrole et de gaz naturel sur le marché mondial de l’énergie. Ses grandes rivières, si elles étaient bien gérées, pourraient fournir suffisamment d’eau pour couvrir les besoins en irrigation et pour exporter de l’électricité vers la Chine, l’Inde et la Russie. Mais il y faut une coopération tant entre les pays d’Asie centrale qu’avec leurs principaux voisins.
La région est aussi menacée par les conséquences du trafic de drogue. Si la drogue traverse tous les pays d’Asie centrale, c’est le Tadjikistan qui en subit le poids le plus lourd en raison de sa position à la frontière nord de l’Afghanistan. Quelque 100 tonnes d’héroïne transiteraient chaque année par le Tadjikistan, ce qui est l’équivalent de la consommation estimée de l’Amérique du Nord et de l’Europe de l’Ouest. Cette source de corruption, de criminalité et de risques graves pour la santé ne sera pas éradiquée sans une coopération des pays d’Asie centrale et de leurs voisins pour lutter contre la production de drogue, son utilisation et son trafic.
Mais il y a un élément positif, la plupart des pays d’Asie centrale, leurs voisins, de même que la communauté internationale, reconnaissent maintenant l’importance de la coopération, de l’ouverture et de l’intégration. Le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan s’ouvrent et coopèrent activement sur plusieurs fronts. Malheureusement, tous ne sont pas intéressés au même degré par l’ouverture des frontières et une coopération étroite : le Turkménistan reste sur la touche et l’Ouzbékistan n’ouvre pas ses frontières.
La coopération ne concerne pas seulement les gouvernements de la région : les entreprises, les hommes d’affaires et la société civile doivent aussi être partie prenante. Mais c’est aux dirigeants politiques qu’incombe la responsabilité de dégager tout ce qui fait obstacle à l’ouverture et à la coopération. Des progrès en direction de l’économie de marché et d’une bonne gouvernance sont des conditions préalables à des liens transfrontaliers fructueux. La communauté internationale, qui, elle aussi, a tout intérêt à ce que l’Asie centrale soit une région prospère, stable et unie, peut et doit apporter son soutien à cette démarche.
*Kalman Mizsei est vice-administrateur et directeur régional du Programme de l’ONU pour le développement en Europe et dans les pays de la CEI.
Johannes F. Linn est directeur administratif de l’Initiative Wolfensohn au sein de l’institution Brookings à Washington.
© Project Syndicate, 2005. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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Ces temps-ci, les médias parlent souvent de l’Asie centrale, et la plupart du temps de manière négative. On en retient l’image d’une région constituée de pays enclavés, pauvres et isolés – le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan – qui ont dilapidé leurs ressources naturelles, souffrent de pollution et sont affligés d’un système politique datant de l’ère soviétique.
Mais c’est aussi une région qui a connu à l’époque de la Route de la soie une économie florissante et une grande richesse culturelle. Elle est devenue récemment le centre d’une rivalité entre les grandes puissances qui n’est pas sans rappeler la guerre froide. L’Asie centrale peut-elle retrouver un rôle-clé au centre de cet énorme territoire...