Cinquante et unième semaine de 2005.
Il s’est peigné la barbe. A demandé à ce que l’on recouse un bouton de sa houppelande rouge. Regardé le globe. Le Sud-Est asiatique, la Louisiane, le Darfour, le Pakistan, la banlieue parisienne. Commencé à lire quelques-unes de ses millions de lettres, prendre des notes. Puis jeté un œil nonchalant, machinal, fatigué sur le Liban. Détourné le regard – vite. Repris un autre whisky. Est revenu sur le Liban. Puisqu’il le faut. A poussé un long soupir. Si long. Fouillé dans son courrier. La lettre commune de Mohammed et Maroun. Nous avons été si sages, tellement sages, cette année, Père N., nous méritons que tu t’occupes un peu de nous, vraiment. Et alors ? Ils pensent vraiment qu’ils ont inventé la poudre. Nous avons passé des heures, des nuits dans le froid de la place des Martyrs à hurler, main dans la main, l’hymne libanais. Il n’est jamais trop tard, cela aurait dû être fait depuis des années. Nous demandions à tous de remplacer les étendards de leurs partis par des drapeaux libanais. Pour une fois que vous avez pensé à votre pays, vous n’allez pas monnayer ça, si ? Nous avons applaudi en même temps Saad Hariri, Walid Joumblatt, Michel Aoun, Samir Geagea, Kornet Chehwane, tous les autres… Qu’est-ce que vous avez bien pu applaudir ?… Nous avons décidé de jouer notre rôle en espérant qu’eux joueraient le leur, nous avons voulu commencer à assainir notre pays, aider à le ressusciter. Et puis nous avons supporté les discours de Bachar el-Assad et ses blagues qui ne faisaient rire que lui. Les sourires figés et les crises mystiques de maronitisme aigu d’Émile Lahoud. Omar Karamé. Amal et le Hezbollah transformés en chevaux de Troie. Nous avons allumé des chandeliers pour Detlev Mehlis. Décidé de soutenir le gouvernement de Siniora. Nous avons contribué à sa métamorphose, à Siniora. Et tout ça mérite cadeaux de Noël ? Nous avons pleuré avec les familles Hariri, Fleyhane, Kassir, Haoui, Tuéni. Et celles de leurs compagnons. Nous souffrons avec Marwan Hamadé, May Chidiac, Élias Murr. Nous vivons comme si nous allons mourir demain. Nous sommes des morts en sursis. Non, sérieusement, nous méritons que tu nous regardes et que tu nous combles.
Un autre whisky. Un regard dans la glace. Remet des piles dans sa BM, sa baguette magique. Un peu de DHEA. Un Prozac, et hop, dans le traîneau. Les rennes piaffent. Première escale : Damas, le palais des Mouhajerine. Face-à-face avec le Dr Bachar. Il agite la BM. L’ex-ophtalmologue aux envies de Turkmenbachi commence à réciter la Charte des droits de l’homme, en décrivant ce qu’il allait faire pour pleinement appliquer la 1559 et la 1636. Deuxième escale : Baabda. Coup de BM, et Émile Lahoud commence à rédiger son discours d’adieu (et de mea culpa) à la nation, qu’il lira le lendemain sur toutes les télévisions avant d’aller jouer à la pétanque à Monaco. Troisième escale : Aïn el-Tiné. Coup de BM. Nabih Berry appelle Ali Hassan Khalil et lui demande d’annoncer au monde la bonne nouvelle : il laisse sa place à Yassine Jaber et va briguer la mairie de Detroit. Quatrième escale : quelque part dans la banlieue sud. Coup de BM. Hassan Nasrallah cligne des yeux, puis téléphone. Toutes les armes du Hezb sont expédiées aux frais d’Ahmadinejad en Cisjordanie ; le sayyed postule à la Chambre, jure fidélité à la spécificité du Liban, et œuvre, comme il l’a fait pour ceux qui croupissaient en Israël, en faveur des prisonniers libanais en Syrie. En renonçant à faire chuter le cabinet Siniora. Cinquième escale : la salle du Bristol où tous les dirigeants du 14 mars, Saad Hariri et Michel Aoun compris, sont réunis. Coup de BM. Ils décident de se réunir tous quatre fois par semaine pour débattre du plus futile des sujets sans rien imposer aux autres (partenaires de la majorité). Sauf par le vote, l’essence de toutes les démocraties, fussent-elles consensuelles. Sixième escale : le palais Bustros. Coup de BM. Faouzi Salloukh fond en larmes et se rend à Paris supplier Dominique de Villepin de lui donner des cours particuliers de diplomatie. Et de panache. Peine perdue. Faouzi Salloukh émigre au Swaziland. Septième escale : Le Caire. Coup de BM. Amr Moussa est nommé ambassadeur d’Égypte à Mbabane, capitale du même Swaziland. Huitième escale : Bruxelles. Coup de BM. Serge Brammetz promet devant le Manneken Pis qu’il ne lâchera jamais les Libanais avant que les vérités n’éclatent au sein de tribunaux internationaux chargés de juger les assassins de Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, leurs compagnons, ainsi que ceux qui ont essayé de tuer Marwan Hamadé, May Chidiac et Élias Murr.
Neuvième escale : la place des Martyrs. Où se sont retrouvés deux millions et demi de Libanais. Coup de BM.
Et puis quoi ? Et puis rien.
Le Père Noël n’existe pas.
Les Libanais, par contre, si.
Ziyad MAKHOUL
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