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Actualités - Rencontre

RENCONTRE Krikor Norikian, du tragique résigné à la grâce du mysticisme

De Cachan (à six kilomètres de Paris) à Zalka, une banlieue beyrouthine, se déroulent la vie et l’inspiration de Norikian. Peintre aux couleurs vives, ombrageuses, fortes et aux personnages échappés au temps qui n’a ni âge, ni frontières, ni nom, narrant avec brio et virtuosité les rudes chemins de l’exode et de l’exil, Krikor Norikian a déjà un remarquable parcours. Parcours de combattant avec presque un demi-siècle de lutte acharnée et de doux compagnonnage avec le chevalet, les toiles, les tubes de peinture et les pinceaux. Plus de vingt-sept ans de séjour dans l’Hexagone et le voilà réinstallé dans sa terre natale, peignant à nouveau sous le ciel du pays du Cèdre et dans la lumière de l’Orient. D’un coquet pavillon façon banlieue parisienne, avec jardinet et potager attenant à un simple appartement-atelier sur une artère fréquentée à l’entrée nord de Beyrouth, rencontre, pour une discussion à bâtons rompus, avec un artiste rompu au métier, inflexiblement dévoué à son art et à son inspiration. Coin salon d’été en rotin, peint en blanc, dans un atelier encombré de toiles à demi-peintes ou finies, de cartons roulés, d’ébauches, d’esquisses, d’études ; désordre de vie de bohème où se promène nonchalamment un chat aux poils noirs et beige avec des yeux émeraudes. Minou chasse obstinément une mouche qu’il est seul à voir sous le regard bienveillant de Norikian en chemise noire et jeans gris. Cheveux blancs, barbichette, moustache et lunettes à la Trotski pour cet artiste qui a inlassablement peint, dans des couleurs à la fois flamboyantes et sombres, des errants dépossédés, des êtres happés par l’adversité, écrasés par le malheur, dépassés par leur souffrance. Avec, toujours au fond de la toile, ces dômes d’églises orthodoxes sous un ciel entre nuages menaçant et nimbes lumineuses. En musique de fond, sur la platine, dans cet atelier où flotte un peu l’odeur de la térébenthine, les Gnossiennes de Satie déroulent leur soyeux ruban de notes luisantes, doucement égrenées comme une pluie fine qui tambourine les gouttières. Et pourtant à Beyrouth, en ce légendaire mois d’intempérie de décembre, le soleil est paradoxalement radieux. Fascinante lumière d’Orient qui garde, secrète, les lois de sa dictature prolongée… « Voilà , dit Norikian avec un petit rire amusé, le décor change peut-être, mais mon intérieur est immuable: la peinture, la musique et mon chat… Si certains pensent que mes madones sont aujourd’hui une inspiration différente, ils se trompent, car mes personnages ont toujours été touchés par la grâce de la piété, de l’humilité et d’une certaine sainteté générée par la douleur et l’injustice humaine… » Un mystique au grand talent Flash-back sur cet enfant amoureux du dessin et qui, dès l’âge de six ans, croquait, avec joie et en toute impunité, tout ce qui lui tombait sous la main et les yeux ! Formation académique à l’Institut italien des beaux-arts de Beyrouth des années 50-60 et rencontre, capitale et essentielle, avec Guvder. Et puis c’est le départ en Italie où l’Académie Pietro Vanucci (à Pérouse) lui ouvre des horizons picturaux nouveaux. Arrive la date charnière de la première exposition de ses gravures en 1966 à la galerie du quotidien L’Orient. Révélation d’un talent, d’une personnalité du monde de l’art et découverte d’une voix picturale sans nul doute originale. Dès lors l’accueil du public et de la presse est enthousiaste. Suivent une succession de séminaires enrichissants (notamment avec Lucien Couteaud) et des cycles d’expositions qui le mèneront à travers le monde entier (Canada, Allemagne, France, Los Angeles, Washington, New York, San Francisco, New Jersey et, bien sûr, l’une des villes les plus chères à son cœur, Beyrouth). Riche périple faisant découvrir ainsi la force et la qualité émotive d’une vision picturale fortement marquée par le drame de vivre et une « arménité » rattachée au plus sombre des souvenirs du génocide de 1915, du séisme de Spitak et de la guerre au Liban. « J’ai toujours été mystique, confie-t-il en farfouillant dans son stock de peinture soigneusement rangé. Mes couleurs et mes compositions l’attestent. Tous ces bleus, ces oranges, c’est bien le symbole de la joie et de la souffrance mêlées. J’ai toujours été en quête d’atmosphères. Je peins très tôt. C’est comme un appel au travail. Il y a là une demande et l’essentiel c’est la demande… Pourquoi ces visages de madones aujourd’hui ? Je crois bien avoir la foi… De toute façon, peindre m’obsède depuis l’enfance. Cela doit être un don de Dieu… Pas de thèmes précis pour ma peinture. J’ai mis sur cartons ou toiles des nus, des fleurs, des natures mortes, des portraits, des grappes humaines, l’être en solitude ou en groupe, la singularité des personnes ou les mouvements de foule, des visages et des corps pris dans les rets de la tourmente, du désespoir et de l’espoir… » De la lumière à la pénombre, des corps aux articulations meurtries, aux pauses curieusement froides, pétrifiées ou figées, de l’innocence de l’enfance aux rides des vieilles personnes, le pinceau de Norikian a toujours traqué l’étincelle de vie par-delà toute facilité, séduction gratuite ou simple narration picturale descriptive. Pour mieux témoigner de la force d’être et pour dresser un réquisitoire sur l’état de délabrement du monde. Singulier pessimisme et amertume sans compromis pour dénoncer, comme dans un cri de révolte, un profond mal-être. Mal-être d’un siècle dominé par l’inadmissible profusion d’un tragique résigné. Aujour’hui, ce regard incisif et sans concession se couvre d’une tendresse enveloppante, presque sécurisante, celle d’un mysticisme qui, sans être fébrilement ardent, semble jeter un baume sur le cœur des personnes humiliées, offensées et adoucir quelque peu les courroux du ciel…Une sorte d’apaisement où, avec la miséricorde et la mansuétude de Dieu, la vie est possible. Edgar DAVIDIAN

De Cachan (à six kilomètres de Paris) à Zalka, une banlieue beyrouthine, se déroulent la vie et l’inspiration de Norikian. Peintre aux couleurs vives, ombrageuses, fortes et aux personnages échappés au temps qui n’a ni âge, ni frontières, ni nom, narrant avec brio et virtuosité les rudes chemins de l’exode et de l’exil, Krikor Norikian a déjà un remarquable parcours. Parcours de combattant avec presque un demi-siècle de lutte acharnée et de doux compagnonnage avec le chevalet, les toiles, les tubes de peinture et les pinceaux. Plus de vingt-sept ans de séjour dans l’Hexagone et le voilà réinstallé dans sa terre natale, peignant à nouveau sous le ciel du pays du Cèdre et dans la lumière de l’Orient. D’un coquet pavillon façon banlieue parisienne, avec jardinet et potager attenant à un simple...