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Actualités - Opinion

L’histoire ne se fait pas seule ; il lui faut des hommes

L’horreur nous remet la plume à la main. Mais cela est loin d’être suffisant pour arrêter cette hémorragie à laquelle nous assistons, impuissants, et qui, plus elle continue, moins nous pourrions l’arrêter, faute d’interlocuteurs. Car au rythme où la vague de sang nous recouvre, il n’y aura bientôt plus personne. Et ce sont les meilleurs qui tombent. Comme Gebran Tuéni. Nous aurions dû nous en douter. Depuis que les hommes se bousculent pour faire l’histoire, la dislocation des empires s’est accompagnée d’exterminations, et chaque fois qu’une brèche s’ouvrait dans l’édifice d’une dictature, on essayait de la colmater par le plus de cadavres possibles. Combien de fois ce drame s’est-il joué depuis les goulags de l’Antiquité ? Et l’on sait à présent, depuis la découverte des fosses communes à Anjar et au ministère de la Défense, qu’il s’est malheureusement joué aussi au Liban. Comment rendre supportable le souvenir atroce des familles des disparus en Syrie et cette profonde amertume à la vue de ce sable de Anjar qui reflue et qui dévoile toute l’horreur dont l’homme est capable ? Combien d’élans de liberté faut-il étouffer, réprimer dans le sang, depuis Poznan, Budapest, Varsovie, Tian’anmen…, pour que l’on comprenne qu’à chaque fois l’édifice autoritaire s’est écroulé par pans entiers sur ceux qui l’ont construit. Tel est désormais le sens que l’on pourrait tirer d’une histoire qui marche toujours, et quoi qu’il advienne, en direction de la liberté. Un empirisme implacable qui mène la liberté humaine, maintenant que la démocratie est érigée en modèle politique sans concurrence, à l’État de droit. Cependant, l’histoire ne se fait pas seule. Il lui faut des hommes. Des acteurs comme Gebran Tuéni, qui, par leur vocation politique, ne la perdront jamais de vue et qui la porteront à bout de bras lorsqu’elle boite, lorsqu’elle peine à avancer, que les événements sont graves, et qui nous rappellent que la politique est avant tout une question de personnes. On la viderait sinon de sa substance. Des personnes qui ne cèderaient sur rien quand il y va d’un peuple prostré et que l’on s’efforce de remettre debout. Qui n’abandonneraient aucune de leurs positions, ni par commodité ni par négligence, et qui seraient capables de nous montrer qu’il n’y a pas de plus grand amour que de laisser sa vie. L’histoire du Liban est ainsi déterminée depuis des décennies, par la volonté de quelques-uns de briser le système arbitraire, et qui se donneraient un à un, autant que l’exigerait notre triste destin. Que l’indomptable Gebran Tuéni était l’homme à abattre, nul ne l’ignorait. Mais c’est le Liban tout entier qui est tombé dans le traquenard qu’on a tendu à cet homme. Sa perte est irremplaçable. Ce bûcheur passionné qui déjà, depuis ses années d’université, révélait un courage politique sans pareil. Miroir d’une jeunesse qui voyait en lui un polémiste extraordinaire. Il était toujours accessible, à tout et à tout le monde, déjà dans son ancien bureau de Hamra où nous lui rendions souvent visite, même à des heures impossibles, chaque fois que nous devions organiser une manifestation, publier un communiqué de dernière minute… Alors que nous étions à peine sortis des manifestations de soutien à la grève des professeurs de l’Université libanaise, nous l’invitions, il y a deux ans jour pour jour, le 18 décembre 2003, au sein des amicales estudiantines du campus Huvelin, à une conférence au cours de laquelle il devait parler de la Révolution de velours, son thème favori. D’autant plus que nous étions hantés à cette époque par l’idée de répéter au Liban ce qui s’était passé en Géorgie. Qui aurait dit ce jour qu’un an plus tard, le Liban allait connaître sa propre révolution ? Mais déjà, l’on pouvait déchiffrer par moments, dans sa voix hésitante pour répondre à quelques questions, le sombre avenir qui nous guettait et qui est devenu notre sombre présent. En réalité, Gebran n’évoquait un sombre avenir qu’au cas où l’on reconduisait le mandat Lahoud. Mais personne n’aurait cru qu’il allait être aussi sombre. Hier encore il était à Paris, place du Trocadéro, lunettes Ray Ban et écharpe rouge et blanc, haranguant la foule avant les législatives pour la rassurer sur l’imminence de la victoire de l’opposition. Qui aurait dit encore que le rassemblement des forces politiques du 14 mars allait se désagréger aussi vite ? Je l’ai revu une dernière fois à Paris après l’attentat qui a failli coûter la vie à May Chidiac. Il était venu exprimer sa colère au Centre d’accueil de la presse étrangère, avenue du président Kennedy, son idole de jeunesse. Je sens encore sa poignée de main ferme et j’entends toujours son « ahlan » habituel. Que de gens le suppliaient de ne pas renter de sitôt ! Mais c’était trop exiger d’un amoureux du Liban de rester si longtemps en exil. Pour peu qu’on ait le sens de la continuité des efforts et des sacrifices dans une nation, et plus que jamais après le martyre de Gebran Tuéni, cela fend le cœur de voir que certains refusent la création d’un tribunal pénal international, et que l’on se dérobe à l’idée même du défunt député de faire adhérer le Liban à la Cour pénale internationale. Sans compter cette absurde incapacité de l’ancienne opposition à s’entendre sur le choix d’un nouveau président de la République. Rien n’est plus cohérent chez quelques-uns, ici pour une raison, là pour une autre, et l’ensemble est exécrable. Nous sommes en train de détruire les résultats péniblement obtenus au cours des mois précédents. Que les anciennes forces de l’opposition s’entendent au moins sur l’essentiel, avant que l’irréparable ne soit consommé, et pour que l’on puisse au moins avoir l’espérance de dire, alors que le sang de Gebran Tuéni n’a pas encore séché, que si le glas sonne au Liban, il ne sonne pas pour le Liban. Amine ASSOUAD
L’horreur nous remet la plume à la main. Mais cela est loin d’être suffisant pour arrêter cette hémorragie à laquelle nous assistons, impuissants, et qui, plus elle continue, moins nous pourrions l’arrêter, faute d’interlocuteurs. Car au rythme où la vague de sang nous recouvre, il n’y aura bientôt plus personne. Et ce sont les meilleurs qui tombent. Comme Gebran Tuéni. Nous aurions dû nous en douter. Depuis que les hommes se bousculent pour faire l’histoire, la dislocation des empires s’est accompagnée d’exterminations, et chaque fois qu’une brèche s’ouvrait dans l’édifice d’une dictature, on essayait de la colmater par le plus de cadavres possibles.
Combien de fois ce drame s’est-il joué depuis les goulags de l’Antiquité ? Et l’on sait à présent, depuis la découverte des fosses communes...