Quarante-neuvième semaine de 2005.
Ce qu’il faudrait, c’est très vite des vacances, une période de fêtes, une trêve des chocolatiers, quelque chose… Pour que les employés du bureau de presse de la présidence de la République puissent se reposer un peu. C’est inhumain : la quantité de travail qu’ils abattent depuis quelques mois est inversement proportionnelle à celle, infiniment proche du zéro absolu, de leur patron. Surtout que ce que font ces garçons et ces filles, jour après jour, inlassablement, n’a réellement rien de très folichon, et se résume simplement, pathétiquement, à répondre aux attaques, notamment celles de députés, contre le locataire de Baabda. On les paye pour cela.
Le cahier des charges de la présidence de la République, surtout depuis le 3 septembre 2004 et la sinistre prorogation du mandat d’Émile Lahoud, aussi rachitique soit-il, n’en est pas moins insensé. Il faudrait remonter très loin dans le temps pour espérer, et ce n’est même pas sûr, trouver des exemples aussi frappants, une pareille déchéance d’une présidence, la première de surcroît : aussi bons, aussi pertinents que soient ces députés – et ils le sont –, aussi légitimes et bienvenues que soient leurs critiques – et elles le sont –, il est désolant de voir un chef de l’État, quel qu’il soit, se retrouver réduit à leur répliquer un par un.
Tout cela sans parler du fond, de l’hallucinante teneur des réponses assénées aux contempteurs d’Émile Lahoud. Sans parler de cette faculté à répéter à chaque fois la même chose en pensant inventer, communiqué après communiqué, un nouveau métalangage, un nouveau concept, une nouvelle façon de faire. De cette faculté à gifloter (à peine, certes…) l’intelligence des Libanais en tenant absolument à les persuader que les personnes pour qui ils ont voté en mai et juin dernier ne valent absolument rien, que seul doit prévaloir la vox dei du palais, un in Baabda veritas un peu au bout du rouleau, désespéré et désespérant. Sauf que parfois, même la pire des routines dérape, comme lorsque Baabda avait répondu à Robert Ghanem, mardi dernier. À supposer que ce qu’il écrivait était vrai, le communiqué a réussi le magistral tour de force d’incriminer et le président lui-même et le Conseil constitutionnel. Quel talent…
Mais le pompon, c’est pour la journée d’hier que la présidence l’a réservé, avec, encore, une espèce de communiqué officieux qui fera date dans le sottisier d’anthologie du palais, entre les réponses aux députés et les pensées d’Émile Lahoud rapportées par Émile Rahmé, Wi’am Wahhab et/ou Wadih el-Khazen. « Des sources politiques proches de la présidence de la République prévoient que l’équipe de la majorité parlementaire va intensifier ses méthodes retorses, distribuer les rôles parmi ses différents membres et recourir aux médias nationaux et internationaux, pour poursuivre sa guerre contre le chef de l’État et essayer de l’incriminer, directement ou pas, dans l’assassinat du président Hariri, le tout à la veille de la présentation par le juge Mehlis de son rapport à l’ONU. » À Baabda, on a visiblement décidé qu’il vaut mieux prévenir que guérir, que l’anticipation est la mère des vertus (d’autant qu’elle reste un bon palliatif à l’oisiveté), et peu importe si l’on se noie sous des tonnes de ridicule : il est prouvé depuis longtemps que celui-ci ne tue pas.
Non, sérieusement…
Est-ce seulement normal, à quelques jours de l’avènement de 2006, de continuer à appeler au départ de cet homme dont personne ne voulait déjà depuis le 3 septembre 2004, à part Damas et ses députés-sbires ? Est-ce seulement normal que cet homme soit à ce point indécollable, englué à son siège comme si toute sa vie en dépendait ? Est-ce seulement normal que personne ne se soit entendu sur le nom d’un successeur ? Est-ce seulement normal qu’un homme qui fasse à ce point l’unanimité contre lui (ses deux alliés, le Hezb et Michel Aoun, le soutiennent pour des raisons conjoncturelles, momentanées et tactiques) continue de dévaloriser à ce point la présidence de la République ?
Bien sûr que non. Mais ce qui serait carrément anormal, c’est que cette loi non écrite qui veut que les Libanais commencent à regretter un chef de l’État quelques mois à peine après que son successeur entre en fonctions prévale pour Émile Lahoud.
Ziyad MAKHOUL
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