Les partisans du changement avaient accepté de surseoir à leur campagne en attendant le rapport Mehlis. Ils en attendaient sans doute des conclusions rendant tout à fait impossible le maintien en place du régime. Il n’y a rien eu de tel et ils se retrouvent un peu le bec dans l’eau, comme on dit. Ils ne peuvent plus miser sur un discrédit judiciaire du président de la République et ne doivent plus compter que sur l’argumentation politique, qui veut que tout l’ancien système doit maintenant, après la résurrection d’un Liban indépendant, s’évaporer.
Cette ligne est d’ailleurs suffisante pour que la bataille de la présidentielle se trouve pour ainsi dire à demi-ouverte. La possibilité d’un bouleversement immédiat étant écartée, les parties intéressées peuvent prendre le temps pour discuter de la question. Le principe restant qu’il faut procéder à coup sûr, donc dialoguer avec tous, ce qui va prendre quelques mois, mais en finir certainement bien avant l’expiration du mandat prorogé. Il pourrait y avoir d’ailleurs une accélération à la fin de l’année, quand la mission Mehlis arrivera à son terme, en rendant publiques de nouvelles données.
Pour le moment, le tableau n’est pas assez clair pour aller de l’avant et dépasser les préliminaires. C’est ce que le patriarche, débarquant à l’aéroport, a de suite relevé, en soulignant que les Libanais subissent une situation confuse, ne savent ni où ils vont ni qui est coupable ou innocent. Partant de là, Mgr Sfeir remarque qu’il est prématuré de soulever la question de la présidence, du moment que le chef de l’État n’est pas cité comme suspect et encore moins comme inculpé. Le prélat, mettant les points sur les i en réponse aux parties qui voient en lui l’arbitre suprême, déclare que « le sujet ne se rapporte pas à nous, mais au climat qui règne dans le pays. » Il défend le respect dû à l’instance de la présidence, en indiquant, avec réalisme, qu’en définitive le choix revient au président de la République. On sait en effet, et l’intéressé lui-même ne cesse de le répéter, que s’il ne veut pas rendre son tablier de lui-même, il est pratiquement impossible de le déloger. La Constitution ne prévoit son éviction que par jugement pour haute trahison ou pour transgression de la Loi fondamentale.
L’arrestation des quatre généraux avait incité l’Assemblée des évêques, il y a plus d’un mois, à exprimer un sentiment de honte devant des agissements menant à l’inculpation de responsables censés veiller sur les Libanais. Les prélats précisaient qu’un tel événement allait avoir des effets négatifs sur l’instance de la présidence de la République. Qui devient l’objet de critiques multiples, alors que, toujours selon les évêques, elle est supposée inspirer du respect et de la loyauté.
Cependant, lors du dernier Conseil des ministres, le président Émile Lahoud s’est armé de l’incomplétude, si l’on peut dire, du rapport Mehlis pour répéter qu’il ne faut pas sauter aux conclusions, mais attendre un jugement. Il a voulu ainsi fermer la porte devant ceux qui cherchent à provoquer une présidentielle rapprochée. Le jugement que le président évoque pourrait bien, en effet, ne pas intervenir avant la fin de son mandat.
Mais nombre de présidentiables et de pôles locaux pensent qu’à la fin de l’année, et de la mission Mehlis, la vérité sur l’assassinat du président Hariri aura été cernée d’assez près pour modifier totalement le tableau politique et rendre la présidentielle inéluctable. Surtout si la Syrie coopère, comme le lui ordonne le Conseil de sécurité de l’ONU. Une coopération qui pourrait se traduire, selon ces sources, par le lâchage de nombre de cadres syriens ou de fidèles libanais, considérés comme des fusibles commodes. C’est pourquoi les postulants potentiels s’activent en coulisses, pour améliorer leurs chances en répétant en chœur qu’en tout cas le président Lahoud devrait partir parce qu’il lui faut assumer la responsabilité des actes de son propre personnel sécuritaire, maintenant sous les verrous. Ajoutant, en écho à Georges Adwan, qu’en tout état de cause, la question de la présidentielle se pose, du fait de l’illégitimité de la prorogation et pour rétablir l’aura de la présidence. Samir Geagea de son côté souligne que la position du président Lahoud devient très inconfortable, rappelant que Nixon avait démissionné bien qu’il n’eût pas été directement inculpé dans le Watergate, œuvre de son équipe. Même point de vue de la part de Nayla Moawad, de Boutros Harb et de bien d’autres qui pensent que le chef de l’État doit partir, s’il se soucie de préserver l’intérêt national bien compris.
Émile KHOURY
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Cette ligne est d’ailleurs suffisante pour que la bataille de la présidentielle se trouve pour ainsi dire à demi-ouverte. La possibilité d’un bouleversement immédiat étant écartée, les parties intéressées peuvent prendre le temps pour discuter de la...