L’arabité du Liban est un débat éternellement recommencé. Puisqu’il en est ainsi de toute manière, autant y apporter notre contribution : si elle ne pourra pas permettre, aux yeux des sceptiques comme à ceux des réalistes, de clore cette interrogation sans fin, du moins ne pourra-t-on pas lui reprocher d’avoir ranimé ce qui, par essence, ne meurt jamais.
Pour ou contre l’arabité, la question est, pour beaucoup, très simple. Même si la réponse l’est sans doute moins, une simple hésitation pouvant être fatale dans un tel débat manichéen. Elle permet en effet aux bien-pensants de classer instantanément, dans une catégorie ou dans l’autre, l’individu dont le seul défaut est d’être prudent ou réfléchi. L’intellectuel peut refuser ce choix, qui n’en est probablement pas un. Les hommes de science pourront sans doute démontrer l’absurdité de cette insistance étouffante, qui veut systématiquement que l’on prenne parti (notamment parce qu’il existe tout bonnement de faux débats). Pour notre part, nous ne refuserons pas de répondre à la question telle qu’elle est formulée. Il reste que pour prendre clairement position vis-à-vis de l’arabité, il faut à tout le moins définir ce dont il s’agit. Qu’est-ce donc que l’arabité ? Ce qui est certain, c’est que les définitions que l’on trouve sont à la fois innombrables et complexes. Cela peut être la preuve de leur justesse : peut-être en effet effleurent-elles toutes la vérité, sans toutefois parvenir à la formuler de manière absolue et définitive. Cela peut tout autant être révélateur de l’inexactitude de ce concept d’arabité, d’un vide, d’une illusion. Pour ne pas entrer dans un débat que le cadre de ces lignes ne saurait contenir (sans pour autant vouloir l’éviter), on pourrait choisir de faire appel au bon sens. En quoi le fait de se prononcer pour l’arabité du Liban serait-il inquiétant ? Quels sont les dangers de l’arabité ? En clair, qu’est-ce qu’elle ne doit pas être (et qu’elle n’est pas, présentement, nous l’espérons sincèrement) ?
Il est à notre sens deux conditions pour que l’arabité du Liban puisse être reconnue par tous les Libanais – bien plus, pour que tous les Libanais se reconnaissent en elle. La première, c’est qu’elle se doit d’être commune à tous les pays dont les peuples croient en leur identité propre, en leur histoire propre, bref en eux-mêmes. Elle s’énonce ainsi : il ne faudrait pas entendre par arabité appartenance supranationale, au sens littéral de supérieur à la nation. Certes l’arabité est une communauté linguistique, si ce n’est culturelle, entre les peuples des pays membres de la Ligue arabe, dont elle participe à façonner l’identité à des égards non négligeables. Mais il ne faut point ériger l’arabité en concept transcendant d’appartenance qui tendrait à dicter le comportement et à aiguiller les destinées des peuples qu’il entend englober, sans les consulter, voire contre leur gré.
Nous voulons être arabes, solidaires des autres arabes, en étroite relation avec eux, dans un rapport exclusif de symbiose et d’harmonie. À condition que cette adhésion volontaire reste telle. À condition que l’on ne vienne pas un jour agiter l’étendard de l’arabité à seule fin de le retourner contre nous. L’arabité est nôtre dans les limites de la souveraineté du Liban, du droit du peuple libanais à disposer de lui-même. Cela nous amène à ce qui est à nos yeux la seconde condition de l’arabité, plus spécifique au Liban celle-ci. Elle a trait aux chrétiens du Liban mais vaut sans controverse pour tous les chrétiens d’Orient (c’est-à-dire ceux vivant dans des pays membres de la Ligue arabe). Elle se formule ainsi: il ne faudrait pas confondre arabité et islam. Les chrétiens ne peuvent se réclamer d’une appartenance qui, en son fondement, les rejetterait en raison de leurs croyances religieuses. L’arabité doit s’affirmer au travers de la communauté linguistique et culturelle qu’elle est, de ce potentiel formidable qu’elle représente, et c’est déjà beaucoup. On ne doit pas la diluer dans une appartenance religieuse qui, de toute manière et par définition, ne peut avoir vocation à recouvrir un domaine qui n’est pas identique au sien. L’arabité doit être distinguée de l’islam, d’abord pour que le terme arabité lui-même ait une signification véritable et qu’il ne disparaisse pas, parce que la confusion des concepts l’aura rendu inutile, au profit de ce mot d’islam dont il ne sera devenu qu’un synonyme. Ensuite et surtout pour que les chrétiens du Liban se sentent, sans exception aucune, arabes, pleinement arabes. Si ces garanties sont réunies, une véritable conscience collective de l’arabité du Liban émergera et le débat sempiternel s’éteindra, faute d’objet. Il ne tient donc qu’aux défenseurs de l’arabité de définir ce qu’elle est (et surtout ce qu’elle n’est pas) : il n’est que de satisfaire cette exigence de clarté, par ailleurs minimale, pour mettre fin aux procès d’intention et pour que l’arabité du Liban devienne enfin, au-delà d’un simple terrain d’entente, ce véritable fonds commun de richesses dont la vocation naturelle est l’expansion.
Élias R. CHEDID
New York
N.B. On pourrait formuler cette question différemment et dire : en quoi le fait de se prononcer contre l’arabité du Liban serait-il (plus) rassurant ? Mais une telle formulation serait négative, et être contre l’arabité du Liban, c’est en général prendre parti pour une (d’)autre(s) appartenance(s). Celles-ci ne faisant pas directement l’objet du problème qui nous (pré)occupe, il est donc logique de formuler la question comme nous l’avons fait.
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