Ce n’est pas du défaitisme ou du fatalisme. Mais de la lucidité et de la franchise : en plaçant l’opinion devant la nue vérité du dépouillement sécuritaire, les gens de la majorité, Siniora et Sabeh en tête, ont voulu souligner la gravité du blocage de la décision politique. Imputable, laissent-ils clairement entendre, à l’obstructionnisme systématique du régime, soutenu par les fidèles de l’ancienne tutelle.
La séance du Conseil des ministres prévue pour ce jeudi est donc particulièrement importante. Car le ministre de l’Intérieur et le ministre de la Défense vont présenter un plan de réhabilitation, de restructuration et de réactivation des services de sécurité. Les deux ministres ont été en effet chargés par le Conseil de résoudre le problème aigu du dispositif sécuritaire défaillant, pour juguler la série noire des attentats qui se poursuit depuis un an. Depuis, en fait la tentative contre Marwan Hamadé, le 1er octobre 2004. Moins d’un mois après la prorogation et la 1559. La montée en puissance de l’indépendantisme a provoqué, comme un retour de manivelle, le lancement d’un effroyable plan de terrorisme, au plein sens du terme. Ce plan court toujours : les autorités ont reçu des rapports aussi alarmants que concordants, indiquant que la scène locale va continuer à être la cible de secousses sécuritaires dans les semaines à venir. Le but étant double : déstabiliser le Liban, pour le punir de renaître, et faire diversion par rapport aux conclusions de la commission Mehlis.
Pour ce qui est du plan concernant les services de sécurité, il s’articule principalement autour de la promotion du rôle, jusque-là effacé, du secrétariat général du conseil supérieur de la défense. Cet organisme relève du chef du gouvernement. Autrement dit, la majorité compte enlever au régime le monopole du dossier de la sécurité. En pratique, le secrétariat général cité va disposer d’une salle d’opérations informatisée qui va coordonner l’action de tous les services touchant à la sécurité, qu’ils soient policiers ou militaires. Cette cellule va réceptionner les informations, les analyser, parer aux empiètements entre services et donner des directives.
Mais ce pas en avant qui s’annonce reste boiteux. Pourquoi ? Parce que le Conseil des ministres ne compte pas procéder à la nomination de cadres titulaires pour les services de sécurité. Qui vont donc rester sans direction complète, les intérimaires n’étant évidemment pas en position d’autorité suffisante pour contraindre le personnel à travailler sérieusement, ou pour prendre des initiatives.
Le laxisme au niveau d’une décision fondamentalement politique est d’autant plus marqué que les responsables s’abritent derrière des arguments fallacieux. Ainsi, à en croire un ministre influent, il ne faut pas accorder à la question des nominations une importance excessive. Parce qu’à son avis, la présence de titulaires ne changerait rien au fonctionnement (ou au dysfonctionnement ?) des services. Pour ce dirigeant, il est bien plus productif de se consacrer à la restructuration desdits services qu’à leur trouver des guides éclairés. Il ne semble pas lui venir à l’esprit qu’en réalité, il faut les deux.
Dérive
Un député opposant note pour sa part que le vrai problème, au-delà de la présence ou de l’absence de titulaires, reste que le gouvernement n’a visiblement pas de politique sécuritaire cohérente. Il ajoute que les dirigeants ne s’accordent pas sur les missions prioritaires à confier aux services de sécurité, après le séisme de l’assassinat du président Hariri et toutes les secousses qui ont suivi. Pour cette personnalité, la stratégie sécuritaire devrait tout simplement s’inscrire dans le prolongement du changement que le pays est en train de vivre, politiquement, depuis qu’il a recouvré une large partie de son indépendance, après le retrait des Syriens.
Un autre politicien estime de même que le dangereux statu quo va se poursuivre tant que les gens qui se partagent le pouvoir ne se sont pas entendus sur une ligne politique globale. Et tant qu’ils continuent à se disputer, au fond, sur la désignation des vrais amis du Liban et de ses vrais adversaires. Nombre de formations restées fidèles aux anciens tuteurs participent actuellement au pouvoir. Et nombre de réseaux continuent sinon à opérer et à faire pression du moins à épier pour le compte des résidus.
Cependant, des majoritaires tiennent à souligner quelques nuances nouvelles. À leur avis, des parties qui avaient été opprimées pendant de longues années, comme les Forces libanaises ou les aounistes, sont maintenant à l’abri des coups fourrés des services d’intox. Soit parce que ces parties participent désormais au pouvoir, soit parce que, s’étant plus ou moins rapprochées du régime, elles seraient vues d’un moins mauvais œil que jadis.
Mais ce ne sont là que coups d’épingle insignifiants. Ce qui compte vraiment, comme le souligne un cadre sécuritaire, c’est que les éléments des services finissent par comprendre qu’ils doivent effectivement se mettre aux ordres de l’autorité politique. Ils n’y sont pas habitués. Et, selon la même personnalité, ils risquent de ne pas réaliser le changement. Car à ce jour, ils n’ont ressenti aucun effet de cette autorité civile, personne ne leur donnant des consignes claires. Cela en raison du conflit entre gens du pouvoir.
Dichotomie
Répétons-le, le problème est donc essentiellement politique. La solution tient en un mot : cohésion. Donc entente au sein du pouvoir. Ce qui signifie que si la possibilité d’un accord devait se confirmer, il faudrait changer la donne gouvernementale. Selon un observateur averti, le virus a toujours été intérieur. Du temps du président Hariri, la ligne dite nationale le harcelait et la présence syrienne n’était pas en cause, ni pour les uns ni pour les autres. Aujourd’hui que les Syriens sont partis, les tentatives d’obstruction sont dirigées contre la majorité parlementaire qui a hérité du patrimoine politique du regretté président-martyr. Avec l’attentat contre May Chidiac, c’est autour de la sécurité que s’articule le conflit politique. Les forces du 14 mars s’efforcent de se rassembler, pour en ranimer l’esprit. Mais à dire vrai, elles se sont beaucoup éloignées les unes des autres et l’on se demande si elles pourront de nouveau faire front. D’autant que chacun fait ses calculs, petits ou grands, en fonction du rapport que Mehlis va délivrer dans moins d’un mois. Rapport qui peut provoquer un nouveau séisme politique, malgré la protection internationale, ou un peu à cause d’elle.
Philippe ABI-AKL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats