Encore une bombinette de Jeffrey Feltman, qui se défend toujours de s’immiscer dans les affaires intérieures libanaises, mais qui, féru sans doute du premier amendement de la Constitution US préservant la liberté d’expression, ne peut pas s’empêcher de donner son avis, amical, bien entendu, sur tout et sur rien. Il vient ainsi, tout en ayant l’infinie délicatesse de ne pas entrer dans le jeu des noms, de définir le prochain président de la République libanaise. Ce devra être, martèle-t-il, un homme du 14 mars. Donc pas du 8 mars. Ce qui met pratiquement hors jeu tous les postulants fidèles à la Syrie. Ou, plus simplement, à Berry, Nasrallah et autres Baas ou PSNS. L’ambassadeur, virtuose à la fois de la litote et de l’understatement, procède par sous-entendu à une autre élimination. Celle du régime. En effet, en traitant maintenant, sur instructions déclarées de son Administration, de la présidentielle, il indique assez clairement que le président Émile Lahoud ne devrait pas bénéficier des deux ans qui lui restent en principe. Mais quitter Baabda bien plus tôt, probablement avant la fin de l’année en cours.
À dire vrai, Feltman prêche évidemment des convaincus. Dans ce sens que toute la classe politique, même les ex-loyalistes qui mènent un combat à retardement, sait que, moralement, l’arrestation des quatre généraux a sonné le glas du système. Donc que son symbole le plus rayonnant devrait bientôt s’éclipser. Le soir même des interpellations, la course à la première magistrature a démarré.
Ainsi l’on trouve que même le général Michel Aoun, qui n’était pas très chaud initialement pour un départ anticipé, souligne désormais que dans les circonstances ambiantes, le président Lahoud ne pourra pas terminer son mandat prorogé. L’avis général est que l’incarcération comme suspects des quatre généraux qui constituaient l’armada dirigeante du régime engage la responsabilité, morale et politique, de leur chef de file direct. D’autant plus qu’il était en même temps leur sergent recruteur, comme on dit dans le jargon militaire. C’était son staff propre et il l’a implicitement reconnu en défendant Moustapha Hamdane.
Un détail en passant : quand il était à Paris, avant septembre 2004, le général Aoun estimait que la prorogation ne pourrait se produire que sur contrainte du décideur syrien. Il ajoutait que si elle était décrétée, le président Lahoud ne pourrait en tout cas pas la mener à bout. Cette analyse se trouve donc vérifiée. Et il y a fort à parier que le général Aoun n’avait pas prévu alors que les choses iraient aussi facilement, aussi fatalement aussi, dans le sens de ses prédictions. Comment aurait-il pu se douter que le président Hariri serait assassiné, que cela provoquerait un séisme pour ainsi dire mondial, forçant les Syriens à lâcher un morceau qu’ils tenaient entre leurs crocs depuis 30 ans ?
En tout cas, dorénavant convaincu qu’il n’y a pratiquement pas moyen que le régime reste en place, le général Aoun a, dans une sorte d’urgence, relancé Bkerké pour un entretien nocturne avec le patriarche Sfeir, dès son retour de Dimane. Les aounistes ont indiqué par la suite que leur chef tenait avant tout à rétablir un lien étroit avec le prélat, après l’éloignement estival. Puis qu’il voulait échanger des vues sur la situation, les retombées de l’enquête, notamment sur la position de la présidence de la République, égratignée, au plan de sa dignité ou de son prestige d’instance, par l’affaire des quatre généraux. Il semble que la conversation ait été plus loin, abordant les perspectives prochaines, tant sur le plan de la consolidation des rangs intérieurs que sur le plan de la présidentielle, l’objectif étant de doter le pays d’un homme capable de redonner à la présidence toute son autorité morale, toute sa crédibilité.
Capacités
Toujours de l’avis général, le pays politique, qui traverse une période de refondation, a besoin de dirigeants à la hauteur. Aucun professionnel ne plaide donc pour un président qui serait insipide ou timoré. Beaucoup, par contre, pensent qu’il faut puiser dans le vivier du 14 mars, où l’on trouve selon eux des éléments capables à la fois d’être de vrais démocrates et d’avoir de la poigne.
Mais ces généralités mises à part, les crocs-en-jambe ne manquent pas entre partenaires du 14 mars. Certaines parties en accusent d’autres d’opportunisme et se voient reprocher d’avoir collaboré en leur temps. Voire d’être complices de la corruption qui coûte à ce malheureux pays quelque 40 milliards de dollars de dette publique, ajoutant que ces artisans du 14 mars n’ont pas hésité à s’entendre, électoralement et au gouvernement, avec les piliers du 8 mars, le camp d’en face.
C’est un fait que la majorité parlementaire, c’est-à-dire les haririens, les joumblattistes et leurs associés, ont conclu une sorte de traité avec le tandem Hedzbollah-Amal, qui n’a jamais renié l’option prosyrienne. Dès lors, la majorité enfourche les thèmes chers au Hezb, la défense de la résistance, de ses armes et de l’arabisme. Pour être précis, ce sont surtout les joumblattistes qui tirent dans ce sens et qui s’efforcent toujours, du moins selon les opposants, de contrer les velléités de rapprochement entre leur allié haririen et les aounistes. Mais ces deux derniers courants semblent vouloir dialoguer. Et, en principe, le député Nabil Nicolas doit rencontrer Saad Hariri lorsque ce dernier sera de retour de New York à Paris. De son côté, l’ancien député Ghattas Khoury maintient le contact avec le général Michel Aoun, qui a toutefois précisé qu’il ne va pas se rendre lui-même à Paris pour voir Hariri, les contacts étant maintenus autrement.
Quoi qu’il en soit, tous les mouvements politiques de l’heure sont, à court ou moyen terme, déterminés par la présidentielle. Les modérés de tous bords affirment à ce propos que l’orientation la plus sage pour le pays voudrait que l’on réalise un consensus national, en ouvrant la voie d’abord pour que les forces du 8 mars rejoignent le rassemblement du 14 mars, qui doit lui-même se ressouder. Ce qui n’est pas le plus facile, quand on voit où en restent les rapports entre les joumblattistes et les aounistes. En réalité, même certains haririens se plaignent en privé que Joumblatt tire l’alliance du côté du tandem Hezbollah-Amal en donnant à ce duo la possibilité de mener la majorité par le bout du nez. Mais jusqu’à nouvel ordre, le leader progressiste reste considéré par Hariri comme un allié indispensable, incontournable.
Retour aux modérés. Ils proposent des négociations entre les haririens, les joumblattistes, les aounistes, les FL, le Hezbollah, Amal et Kornet Chehwane. Pour s’entendre autant sur un projet politique que sur une liste de noms, en vue d’un tri ultérieur. Le principe étant que le Liban a urgemment besoin de faire front uni, s’il veut traiter sans dommages collatéraux des problèmes comme la 1559, la 1614 et l’aide financière étrangère conditionnelle.
Philippe ABI-AKL
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