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Actualités - Opinion

Produire, pour la gloire du Liban

Il n’y a pas à dire : nous sommes dans un monde de privilégiés et de défavorisés. Cela fait partie de l’état de nature. On ne peut certes pas changer cette donnée structurelle de la nature, comme certains ont pu le penser avec la doctrine égalitariste, même si les privilégiés peuvent probablement alléger la charge de ceux qui n’ont pas eu autant de chance, grâce au baume réconfortant de la solidarité humaine. Entre-temps, il est un autre devoir des privilégiés, c’est celui de produire, de donner, intellectuellement et artistiquement, toute leur vie durant, au monde qui les entoure. Une reconnaissance toute chrétienne, mais aussi pour ceux qui sont accrochés à ce monde matériel en tant que leur seul et unique destin, un moyen d’y rendre leur passage moins éphémère (et par là même moins terrien, mais fermons ici le débat). Pour ce faire, il faut aux privilégiés surmonter nombre d’obstacles et non des moindres : les exigences de la vie matérielle, qui impose de durement gagner sa vie (même si cela varie selon la nature et le degré des privilèges) et de consacrer un temps non négligeable à le faire, ce dont résulte, en plus de la fatigue, la tentation de se complaire dans le confort d’une vie certes difficile, mais somme toute bien établie et rodée, la tendance à l’autosatisfaction, la paresse intellectuelle et physique, l’ennui (encore un privilège), ainsi que la déprime et le défaitisme, que vient renforcer la norme par trop superficielle qui domine le monde d’aujourd’hui, qui ne pousse que très rarement les hommes à s’élever. Produire pour qui, pour quoi, s’interrogent en effet, parfois à raison, nos privilégiés, pour souligner que telle entreprise serait vaine. D’emblée, il faut poser en axiome que la qualité de la production intellectuelle ou artistique, comme son devenir importent peu. Cela peut paraître choquant, mais il semble qu’une production approximative, hésitante, ou franchement mauvaise, vaille mieux que pas de production du tout. Et puis, souvent, tout cela n’est que subjectif. Ce qui est absurde aux yeux de certains relève du génie pour d’autres. Et c’est tant mieux. Produire également pour tous les publics, sans attendre quoi que ce soit en retour, ni reconnaissance, ni adhésion, ni passions, ni intérêt, ni partisans, ni contempteurs, ni publicité (sauf dans la stricte mesure de l’obligation de partager ladite production avec autrui), ni célébrité. Produire sans lendemain, ou plutôt sans espoir de lendemain. Le reste venant, au pire, comme une bonne surprise. Toute production est bonne à dire, toute idée qui traverse l’esprit est bonne à exprimer. Sans restriction aucune autre que celle imposée par le corollaire classique de la liberté, à savoir la responsabilité, qui fait simplement que l’on doit assumer ses propres choix. C’est bien là la preuve que la liberté est une charge pour les privilégiés, bien plus, justement, qu’un privilège. Et la maxime « point de liberté pour les ennemis de la liberté » prouve ici à la fois son absurdité et son caractère réducteur, voire totalitaire, sauf dans la mesure où, elle aussi, représente une opinion qui est digne, en tant que telle, d’être exprimée. Il faut sans relâche combattre le conformisme (dans lequel nous retrouvons, phonétiquement comme au fond, l’idée de « confort »), la peur d’être différent et, plus dangereusement encore, la conviction qu’il serait stérile d’être différent. L’ennemi suprême de la pensée, et du progrès de la pensée, est ce défaitisme réfléchi, qui fait que l’artiste taira une production, une idée ou, pire encore, s’abstiendra de les formuler, de peur d’être taxé de classique, d’obsolète, de nostalgique, de progressiste, ou d’avant-gardiste. C’est cette peur de déplaire, couplée avec la nonchalance de celui qui croit l’entreprise inutile qui menacent constamment l’indispensable production d’idées. La clef, c’est de faire abstraction du public, de son existence, de ses réactions certaines (qui ne le sont jamais, sauf à s’essayer à l’exercice), de ses attentes supposées. C’est aussi, même lorsque le moral est au plus bas, de faire triompher la volonté sur le déterminisme, la différence sur la conformité, l’intemporel sur le temporel. La seule mesure dans laquelle se doit d’intervenir autrui, dans laquelle celui qui produit doit l’impliquer, c’est celle, incontournable, de la communication de la production intellectuelle et artistique aux autres, car taire une production est aussi criminel que s’abstenir de la mettre au jour. En ce temps où un vent de liberté souffle enfin sur notre pays, nous appelons de toutes nos forces les artistes et les intellectuels libanais à produire, intensément, sans modération, sans inhibition aucune, afin que les privilégiés d’entre nous remplissent leur devoir vis-à-vis de ceux qui le sont moins, pour la gloire de notre pays et, osons le dire, de la civilisation humaine toute entière. Élias R. CHEDID New York
Il n’y a pas à dire : nous sommes dans un monde de privilégiés et de défavorisés. Cela fait partie de l’état de nature. On ne peut certes pas changer cette donnée structurelle de la nature, comme certains ont pu le penser avec la doctrine égalitariste, même si les privilégiés peuvent probablement alléger la charge de ceux qui n’ont pas eu autant de chance, grâce au baume réconfortant de la solidarité humaine.
Entre-temps, il est un autre devoir des privilégiés, c’est celui de produire, de donner, intellectuellement et artistiquement, toute leur vie durant, au monde qui les entoure. Une reconnaissance toute chrétienne, mais aussi pour ceux qui sont accrochés à ce monde matériel en tant que leur seul et unique destin, un moyen d’y rendre leur passage moins éphémère (et par là même moins terrien, mais...