La dynamique du 14 mars continue de faire couler beaucoup d’encre. Chacun se dispute aujourd’hui la paternité même de cet événement, immense dans la pluralité de sa symbolique. Le Liban est d’ailleurs un pays pluriel. Pourquoi le creuset de son unité, dans cet espace-temps précis qu’était la place de la Liberté le 14 mars 2005, ne serait-il pas en lui-même dépositaire de symboliques partielles, d’aspirations spécifiques ?
Jusqu’à présent, l’analyse du 14 mars a été en tous points idéologique. Elle a ainsi donné lieu à une diversité de récupérations, aussi légitimes les unes que les autres. Tout phénomène politique n’est-il pas voué à être imprégné d’un esprit particulier à un moment particulier, en fonction de la période globale dans laquelle il s’inscrit ?
La première récupération a été le fait des différentes forces politiques et communautaires du pays, chacune en fonction de son discours, de son projet, de sa lecture géopolitique de l’avenir, sinon de ses intérêts politiques directs. Dans ce cadre, chacune des figures politiques prépondérantes s’est attribué le rôle principal du 14 mars, et, partant, chacune s’est attribué la liberté d’en disposer politiquement comme elle le voulait.
Le chef du PSP, Walid Joumblatt, fort de la dimension extracommunautaire acquise durant les mois de février-mars, en a profité pour effectuer une ouverture en direction des représentants politiques du « 8 mars », de la communauté chiite, et les premières critiques ont fusé, à l’époque, de ses proches, notamment le secrétaire général de la Gauche démocratique, Élias Atallah, pour lui reprocher de faire cavalier seul.
Le chef du CPL, le général Michel Aoun, a inscrit le 14 mars dans la perspective de la dynamique estudiantine aouniste qui a duré quinze ans contre l’occupation syrienne. Le général a relativisé dans ce cadre le ralliement progressif des autres communautés à la dynamique souverainiste de l’opposition chrétienne.
Les Forces libanaises ont replacé l’événement dans le cadre de la même dynamique qui avait conduit leur leader, Samir Geagea, à entrer en prison. Et le Rassemblement de Kornet Chehwane y a vu une victoire de la dynamique de rapprochement qu’il a menée durant plusieurs années avec les différentes forces politiques, estimant qu’il avait enfin réussi à créer une alternative aux vieux leaderships chrétiens issus de la guerre. Le résultat des élections a montré qu’il n’en était rien.
Le Courant du futur a perçu le 14 mars comme un phénomène naturel d’appui à ses prises de position politiques, dans la foulée du martyre de Rafic Hariri, symbole de l’adhésion définitive de la dynamique politique sunnite au souverainisme libanais.
L’erreur commune – s’il y en a une, et si l’on peut véritablement parler d’erreur une fois que les circonstances exceptionnelles cèdent la place au réalisme politique – de toutes ces forces a probablement été de ne pas reconnaître les mérites, les sacrifices consentis par chacun dans le cadre du 14 mars. Un événement probablement voué à être un papillon éclatant de beauté, mais éphémère et fatalement condamné à disparaître en entrant dans la lumière.
La seconde sorte de récupération a été le fait de la société civile et des intellectuels, qui se sont également attribué la paternité du 14 mars. Certes, la société civile a été l’un des guides spirituels de ce « mouvement de mars », et la perte de Samir Kassir, figure symbolique du 14 mars, a effectivement marqué la fin d’un rêve. L’erreur des intellectuels a peut-être été l’aspiration, tout à fait légitime, de greffer sur le 14 mars un phénomène de changement, et à se flageller, depuis, en permanence, dans la mesure où la révolution du cèdre n’a pas abouti au « changement » radical préconisé.
Le Liban, c’est l’unité dans la diversité. Le 14 mars a motivé chaque communauté séparément, pour des raisons spécifiques, qu’il n’y a pas lieu d’évoquer ici. Mais (presque) toutes les communautés se sont unies, l’espace d’un instant, sous le seul drapeau libanais, pour le retrait syrien, dans ce qui reste le ferment d’une identité nationale (trop précaire pour exister substantiellement tant le concept national est incertain au Liban et de plus en plus vaporeux du fait de la mondialisation). L’ignorer, l’occulter pour des raisons personnelles, continuer à en faire une matière propre à des discours politiques proprement partiels serait, tout autant que l’hypertrophie du phénomène, une dénaturation de l’histoire.
Michel HAJJI GEORGIOU
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Jusqu’à présent, l’analyse du 14 mars a été en tous points idéologique. Elle a ainsi donné lieu à une diversité de récupérations, aussi légitimes les unes que les autres. Tout phénomène politique n’est-il pas voué à être imprégné d’un esprit particulier à un moment particulier, en fonction de la période globale dans laquelle il s’inscrit ?
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