On nous veut du mal, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. La série noire des attentats et des assassinats, les mises en garde politiques en sont autant de preuves éclatantes. On cherche à empêcher la cohésion nationale de se faire en nous dressant les uns les autres ou, à défaut, en diffusant une culture du doute et du soupçon au sein de la population. Doutes et soupçons des chefs politiques les uns envers les autres ; méfiance diffuse au sein des élites et des communautés, alimentée par des préjugés tenaces venus du fond des âges.
Le Liban existe, mais on a aussi la gênante impression que le Liban est encore à prouver. On sait en tout cas qu’un effort constant est encore nécessaire pour l’empêcher de régresser vers le communautarisme, le tribalisme le plus fermé, l’exclusion de l’autre.
La société libanaise, la mosaïque libanaise contient en elle des germes d’éclatement – ou de grandes disparités – contre lesquels il sera toujours nécessaire de se prémunir et qu’il faudra toujours empêcher des personnes malveillantes d’utiliser pour miner la cohésion nationale.
Mais, comment le dire ? Même si nous n’avions pas d’ennemis, la tâche de faire le Liban n’en serait pas simplifiée pour autant. Car nous avons un ennemi sournois qui ne se laisse pas saisir facilement et qui, d’une certaine façon, est plus difficile à déceler que l’ennemi du dehors ; c’est l’ennemi du dedans, l’ennemi d’une nature humaine instable, fausse, homicide. Ignorer cet ennemi, ne pas en tenir compte serait nous condamner à ne pas comprendre pourquoi nous faisons si souvent l’expérience de l’échec.
Mais face à ces ennemis, ces « vieux démons » qui ne nous laissent pas un instant de répit, il ne faut ni se laisser faire ni baisser les bras. Nous avons le devoir de nous défendre et de défendre le Liban.
L’une des armes dont nous disposons, pour le faire, c’est le dialogue. Ou plutôt la culture du dialogue. Le fait de nous rapprocher les uns des autres, indépendamment de tout rapport de force politique, peut servir d’antidote à ce qui nous menace. C’est l’une des formes de l’amour fraternel.
Le 14 mars restera dans l’histoire comme l’une des preuves les plus éclatantes que le Liban existe. Mais nous sommes tous conscients que la réalité du 14 mars a été trahie. Sachons nous en consoler en nous disant que cette trahison était inéluctable, et que son agent, en l’occurrence, était cet « ennemi du dedans » qui, même sans l’aide de l’ennemi du dehors, est capable de tous les ravages, de toutes les dégradations.
Pour en être assuré, lisons le grand historien Henri-Irénée Marrou. « J’en appelle à tous ceux qui ont connu les combats des guerres de libération et d’indépendance, écrit-il dans Théologie de l’histoire. N’en ont-ils pas rapporté cette double et douloureuse expérience ? L’élan qui les animait était bien tendu en direction de l’absolu, leur intention première était bien toute pure : refus d’une aliénation devenue à la lettre insuppportable, intolérable, revendication passionnée de la dignité humaine personnelle et collective. Mais la victoire n’était pas encore acquise – et déjà payée par tant de souffrances, tant de sang, tant de larmes – que déjà on la sentait se corrompre, souillée par la violence inutile ou cruelle, l’ambition des avides, les calculs de l’égoïsme… »
Rocher de Sisyphe du Liban, son indépendance sera tout le temps à refaire, à réactualiser. C’est un combat de tous les jours contre l’exclusion, la méfiance, la tendance à la domination. Mais pour la faire, la seule violence à laquelle nous devons avoir recours, c’est la violence contre nous-mêmes. Pour le reste, les armes du Liban seront toujours la modération et le courage de la vérité.
Plus sûrement que toute boussole, la liberté d’aimer saura nous conduire, à travers le dialogue, à nouer entre Libanais des liens de confiance et de fraternité, par-delà les barrières communautaires, les croyances et les allégeances. Ce sont ces liens qui réparent le tissu social déchiré pour former la trame d’une civilisation de l’amour, une civilisation jamais tenue pour acquise, toujours à reprendre. Ce n’est pas une chimère, mais ce n’est pas chose facile non plus. C’est une tâche qui exige de ceux qui l’acceptent, et l’entreprennent, des vertus héroïques et même, disons-le, une forme de sainteté. Qu’on prenne exemple sur l’Europe. La construction européenne a ses saints : Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer. Ce sont des hommes de ce calibre qu’il faut, des hommes de sainteté et des hommes d’action. Nous devons prendre ce risque et même, osons le dire, c’est le premier et dernier risque que doit prendre le Liban.
Fady NOUN
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Le Liban existe, mais on a aussi la gênante impression que le Liban est encore à prouver. On sait en tout cas qu’un effort constant est encore nécessaire pour l’empêcher de régresser vers le communautarisme, le tribalisme le plus fermé, l’exclusion de l’autre.
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