Les visiteurs de Bkerké rapportent que le patriarche Sfeir s’est montré très, très mécontent de l’adoption de la loi électorale 2000. Ce qui infirme les bruits d’intox propagés par certains, opposants tièdes aussi bien que loyalistes, laissant entendre qu’il se serait résigné. En se laissant promettre qu’on arrangerait un petit quelque chose pour Bécharré comme pour Jezzine ou pour Achrafieh. En réalité, le patriarche a renversé la table, comme on dit. En se montrant intransigeant. Car le retournement opéré dans son dos l’a profondément indigné. D’autant que la plupart des blocs avaient dit oui au caza, retenu dans le projet Frangié transmis par le précédent gouvernement à la Chambre.
Le prélat, selon ces témoins, en a surtout voulu aux opposants, plus particulièrement (ce qui est normal) aux éléments de Kornet Chehwane qui se sont inclinés devant le fait accompli. Ou encore, ce qui est bien pire, qui se sont frotté les mains du retour à la formule de la désastreuse édition électorale précédente.
À son avis, et toujours selon les mêmes sources, Kornet Chehwane aurait dû prendre exemple, dans le sens inverse, sur Nabih Berry. Qui a tonné qu’il n’accepterait pas le caza, en exigeant que cela soit le mohafazat-proportionnelle. Et aucune autre loi nouvelle. Obtenant donc gain de cause, puisque l’on n’a pas innové. Et qu’ainsi Joumblatt s’est rallié à la 2000 en entraînant les haririens dans son sillage.
Certes, ce retournement a indisposé quelques pôles de Kornet Chehwane, fidèles au caza. Mais d’autres cachent mal que la 2000 sert mieux leurs propres intérêts électoraux que le caza aurait compromis. Ou bien parce qu’ils sont plus faibles, dans un volume réduit, que leurs concurrents locaux traditionnels. Ou bien parce qu’ils auraient risqué d’être éliminés de la course par la sélection en base de partis que l’opposition aurait dû effectuer en cas de caza. Toujours est-il que leur attitude, ou leurs agissements en sous-main, ont semé la confusion au sein de l’opposition.
Les gens de la Rencontre démocratique ont par la suite tenté des démarches d’apaisement, pour recoller les morceaux. En expliquant que Terjé Roed-Larsen, comme du reste les capitales occidentales, avait beaucoup insisté sur la priorité d’organiser les élections dans les délais légaux. Ce que seul, à leur avis, le maintien de la loi en vigueur, sans perdre du temps à débattre d’une nouvelle, aurait garanti. Mais ce même camp, en partie sous la pression de l’opinion et en partie à cause de la ferme attitude du patriarche, a de nouveau modifié son approche. Pour soutenir qu’il ne veut pas trahir le caza.
Nombre d’opposants soulignent que c’est l’indécision gouvernementale qui a entraîné le recours à la loi 2000. Le cabinet Mikati, sans retirer le projet Frangié, ne l’a pas défendu. Il a de plus biaisé en proposant, sans craindre de violer le principe de la séparation des pouvoirs, la formation d’une commission commune parlementaire et ministérielle, pour étudier le dossier. En laissant ensuite, après avoir aggravé le climat de confusion, Berry foncer en direction de la 2000, soi-disant comme solution de compromis.
Les aounistes de leur côté évoquent un marché que certains opposants auraient conclu au sujet de la 2000 avec les loyalistes-clés, comme Amal et le Hezbollah, via la Rencontre démocratique de Joumblatt et le Courant du futur haririen.
La manœuvre a été mal accueillie non seulement par les opposants classiques mais également par des loyalistes de poids, comme Sleimane Frangié, Omar Karamé, Issam Farès, Georges Frem et Émile Émile Lahoud. Qui ont décidé de ne pas se présenter à des élections régies par la loi 2000. Que Michel Murr, sans aller jusque-là, réprouve de son côté. Des contacts loyalistes sont en cours actuellement avec ces pôles pour les amener à changer d’avis.
La bataille finale va s’engager avec le retour de Michel Aoun. Dont le courant, aux dires de nombre d’observateurs avertis, serait tenté par une coopération électorale avec le Hezbollah et avec d’autres forces loyalistes. Ce qui donne lieu à des critiques émanant de Walid Joumblatt qui a visité d’urgence Bkerké, rencontré Sethrida Geagea et Amine Gemayel. Ce qui signifie qu’il ne s’entendrait pas avec Aoun à Baabda-Aley. L’ancien président du Conseil recherchant pour sa part de nouvelles alliances, au niveau de tout le pays.
Philippe ABI-AKL
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