Cela tenait presque de l’inconcevable. Les chefs de file du mouvement estudiantin qui sont descendus dans la rue depuis le début des années 90 pour militer contre l’occupation syrienne étaient certes mus par une foi inébranlable. Ils avaient beau faire face à chaque fois à la répression des forces de l’ordre, avec la même détermination farouche et sans jamais courber l’échine, en éternels insoumis, ils ne pensaient pas pour autant qu’ils verraient de sitôt le dernier soldat syrien franchir la frontière. Ces résistants improvisés au détour d’un cours descendaient dans la rue, mais la plupart savaient que la mission qui revenait aux étudiants, par démission collective de la société, dépassait les limites du possible. C’est pourquoi ils étaient conscients que leur rôle était surtout de maintenir « la flamme de la résistance », pour reprendre les termes utilisés par le père Sélim Abou, citant le général de Gaulle dans son dernier discours de recteur de l’USJ à la Saint-Joseph, de continuer à revendiquer pour que cette cause juste, celle de la souveraineté, ne s’éteigne pas.
Depuis soixante-douze heures, le rêve est devenu réalité, et le dernier militaire syrien en uniforme a quitté le territoire libanais. Certes, il a fallu entre-temps qu’un terrible carnage soit commis, et qu’un peuple entier se réveille et sorte lentement de son mutisme et de sa servitude. Mais force est de constater que l’opposition plurielle, notamment à travers ses ramifications estudiantines, a réussi à garantir l’application de l’ensemble de ses revendications : le retrait des forces syriennes et de l’appareil sécuritaire qui en découle (et ce même s’il reste dans certaines régions quelques résidus qui ne pourront pas survivre à la transition), la démission des chefs des services de sécurité libanais, la formation d’une commission d’enquête internationale impartiale pour faire la lumière sur l’assassinat de Hariri, et l’organisation des élections législatives dans les délais.
Plus de deux mois après le début de « l’intifada de l’indépendance », les jeunes de l’opposition s’apprêtent à lever le camp de la place des Martyrs. Ils ont largement rempli leur mission, et ont constitué le cœur battant de ce printemps de Beyrouth.
Cependant, un printemps ne finit pas tant que de nouvelles fleurs n’ont pas éclos, tant que les bourgeons sont encore timides, fragiles. Sur le plan institutionnel, le rapport de forces n’a toujours pas été inversé, même si Nagib Mikati a été nommé par l’opposition. L’échéance qui devrait, en principe, consacrer l’évolution réalisée sur le terrain est celle des prochaines législatives. Si elles n’apportent pas un changement radical au sein de l’hémicycle, il faudra cependant qu’elles permettent à de nouvelles figures d’émerger et de faire leur chemin.
Mais pour cela, il faudra que l’opposition plurielle, surtout dans sa composante chrétienne, comprenne qu’il lui faudra rester unie face à la prochaine échéance législative. Certes, les Syriens sont sortis, et leurs alliés au Liban sont incroyablement en perte de vitesse. Ce serait toutefois une lourde erreur de vendre la peau de l’ours avant le scrutin, en rompant cette unité fondatrice de souveraineté et d’indépendance. Et ce sera, une fois de plus, aux jeunes de montrer la tendance à leurs aînés. Or, les signes avant-coureurs de cette désunion apparaissent déjà sur le terrain. Si à la faculté de droit de l’Université libanaise, section II, courant aouniste et Forces libanaises se sont affrontés dans une lutte tout à fait démocratique et louable, il n’en reste pas moins que des bastonnades entre militants des deux courants se sont produits à la place des Martyrs. Et si le retour de Michel Aoun et la libération de Samir Geagea sont des conditions sine qua non pour la réconciliation nationale, il n’en demeure pas moins que tous deux devront transmettre un message fort à leurs bases respectives en leur faisant comprendre que le passé est révolu, et qu’il est grand temps de tourner la page.
La loi électorale hybride de 2000 ne satisfera pas les aspirations d’une frange de l’opposition. Si cette dernière devait se décomposer avant le scrutin et échouer à s’entendre, là où cela est possible, sur des listes communes, ce serait une déroute pour l’opposition : le principe sacro-saint de la représentation sera sacrifié au détriment d’un nouveau rapport de forces qui n’apportera que plus de déséquilibre et plus de problèmes dans l’étape à venir. Or, cette assemblée est d’une importance capitale : c’est à elle qu’incombe la tâche de « désyrianiser » le pays, de « déaddoumiser » la justice, de « déghazaliser » la République. L’oublier, pour des querelles de clans et d’influence, serait fatal. Et il appartiendra aux jeunes, une fois de plus, de faire la différence, de montrer qu’ils constituent réellement le rêve de la relève.
Michel HAJJI GEORGIOU
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