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Actualités - Chronologie

Rencontre Georges Nadra ou le mur de la solidarité (Photo)

Paris, de Edgar DAVIDIAN Les années 80 dans les rues d’Achrafieh. Une période trouble et pas particulièrement heureuse. À bicyclette, un camelot muet distribuait les journaux à domicile. Cheveux au vent, longs, vêtements de rapin, barbe noire de pope grec, bottes en caoutchouc jusqu’aux genoux, Georges Nadra, avec ses yeux noir charbon et son monde privé de paroles, ne craignait ni les bombes qui pleuvaient sur Beyrouth ni les intempéries en ce pays où le soleil est pourtant roi... Mais ce que les autres ne savaient pas de ce camelot extravagant pour les uns, touchant pour les autres, piquant la curiosité pour la plupart, c’est la tempête que les couleurs et le pinceau soulevaient dans son cœur. Un brave jeune homme qui travaillait avec zèle (il fut l’élève de Halim Jurdak) sous les directives de feu Paul Guiragossian. Peintre dans l’âme. Pour lui, à part l’espace de la toile, tout était irréalité et faux-semblant. Un rêve qui le fait tenir debout, un rêve qui lui donne la force de vivre et de se battre. Le séjour à l’Hôpital de la Croix, pour des besoins d’études picturales, fut l’occasion de poignantes et remarquables toiles aux distorsions baconiennes où le jaune, le vert et le blanc étaient des tonalités blafardes qui donnaient froid dans le dos. Témoignage si vibrant qu’il le propulse à l’avant-scène de la presse, du public et des critiques. On découvre que le « jeunot » a du talent et les autorités académiques le dotent d’une bourse pour l’étranger. Le voilà happé par la Ville Lumière qui lui offre gîte, ponton sur les quais de la Seine, un atelier avec verrière et l’occasion de peaufiner et lâcher sa rage et sa passion de peindre. Il fixe alors ses obsessions, ses phantasmes, ses visions, ses thèmes abstraits (avec le don de la parole brusquement retrouvé!), sur les toiles, avant de les exposer par la suite à Montreux, Berne, Genève (Suisse), Paris, Dijon, Nice, Lyon (France), Montréal, Québec, Laval (Canada), Bergame (Italie), Francfort (Allemagne) Rabat (Maroc) et Copenhague (Danemark). Georges Nadra s’engouffre, à quarante-six ans et après un séjour de plus de vingt et un ans à Paris, en profondeur dans l’aventure d’une vie vouée au chevalet et aux tubes de peinture. On le retrouve deux décennies plus tard, les cheveux toujours ébouriffés et la barbe toujours à la capitaine Haddock, mais tout est parsemé déjà d’un blanc argenté. Le temps rattrape si vite. Regard toujours vif et, saisissant changement dans le personnage, volubilité à couper le souffle. « Nul n’est prophète dans son pays », dit le dicton. Et pas d’exception pour Georges Nadra qui « expose » aujourd’hui son talent un peu partout dans le monde sauf encore sur les cimaises des galeries libanaises. « Peindre est tout pour moi... » Papier gaufré, toiles de dimensions énormes (ou moins grandes), paysages lunaires architecturés puis démolis et anarchisés, fils de barbelé sur lin ou en rouleaux par terre, matière interrogée jusqu’à la corde, collages astucieux, le vide et le plein, relief d’un univers à la fois déroutant et perceptible, c’est ainsi que se présente l’éloquent langage pictural adroitement coloré de Georges Nadra, un peintre qui échappe définitivement aux classements conventionnels. Pourquoi peindre ? C’est la première question qui vient à l’esprit quand on voit cet atelier encombré de toiles roulées (et déroulées), ce stockage impressionnant d’œuvres qui attendent sagement contre le mur dans une mezzanine, comme des navires en partance parqués dans une rade qui les contient à peine... Oui, pourquoi peindre ? « La peinture est un vrai métier, dit Georges Nadra, je suis comme un ouvrier qui va tous les jours sur le chantier, c’est-à-dire mon atelier. Mis à part l’appel très jeune (entre enfance et adolescence) pour l’amour du dessin, il y a toujours aujourd’hui, péremptoire et impérieux, le prétexte d’une image, d’un souvenir. Les sources nous entourent comme on peut les chercher. Dès que je touche à la matière (pour moi couleurs et matières se rejoignent et fusionnent) tout démarre et cela fait comme un feu d’artifice. Le prétexte n’est plus un sujet. On ne cherche pas, on trouve, les choses sont là. On n’a qu’à regarder. Mon travail est essentiellement sur la matière. Ici , à Paris, dans l’anonymat de la masse, je trouve mon équilibre dans une énergie collective. Tenez, quand je regarde une peinture figurative, j’y puise l’abstraction nécessaire pour m’exprimer. Je sais que les gens parlent du “ mur ” de mon travail. Au sens premier du terme, c’est-à-dire ces murs que je peins. Pour les uns ils sont transparents (il y a certes toujours l’idée d’une certaine transparence) mais pour moi c’est surtout une superposition de matières. C’est aussi une séquence. Pourquoi ne pas peindre un mur ? Ne sommes-nous pas tous des murs ambulants ? Des murs transparents, opaques, muets, bavards... Tout parle. Un mur en parpaing, ce n’est pas forcément un obstacle, au contraire, c’est un lien entre chaque pierre. Toutes ces barricades à Beyrouth et autant de messages reçus. Donc un mur, on peut communiquer avec ! Le 11 septembre, l’image de démolition étonne la planète. Le mur est une image frappante... La guerre finalement, c’est quoi ? Un accident arrive et c’est un fragment de guerre. Est-ce qu’on a besoin de vivre la guerre pour la connaître ? Son impact sur la toile ? Rapidement je répondrais que c’est surtout se situer par rapport à l’autre. Cela incite au questionnement. La seule chose qui peut sauver dans une situation de guerre, c’est la création. Créer est toujours positif. Chacun peut l’exprimer à sa façon. Peindre est une nécessité pour moi. C’est mon éternelle manière de m’exprimer. Elle est tout pour moi. C’est comme s’ il n’y a plus de place pour autre chose et hélas, pour les autres... » Grand éclat de rire en prononçant ces derniers mots tout en débouchant une bouteille de vin blanc frais sortie du frigo. On trinque et l’artiste lève son verre en lançant à la cantonnade, à ses tableaux, à son chevalet, à ses pinceaux nettoyés et rangés, aux verres des fenêtres peintes de blanc pour diminuer l’éclat vif de la lumière : « À ceux qui sont là et à ceux qui ne sont pas là... » Comprenne qui voudra !
Paris, de Edgar DAVIDIAN
Les années 80 dans les rues d’Achrafieh. Une période trouble et pas particulièrement heureuse. À bicyclette, un camelot muet distribuait les journaux à domicile. Cheveux au vent, longs, vêtements de rapin, barbe noire de pope grec, bottes en caoutchouc jusqu’aux genoux, Georges Nadra, avec ses yeux noir charbon et son monde privé de paroles, ne craignait ni les bombes qui pleuvaient sur Beyrouth ni les intempéries en ce pays où le soleil est pourtant roi... Mais ce que les autres ne savaient pas de ce camelot extravagant pour les uns, touchant pour les autres, piquant la curiosité pour la plupart, c’est la tempête que les couleurs et le pinceau soulevaient dans son cœur. Un brave jeune homme qui travaillait avec zèle (il fut l’élève de Halim Jurdak) sous les directives de feu Paul...