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Nizar Saghié et la nécessité d’un projet sociétal de justice restauratrice(photo)

En mars 2001, lors du colloque « Mémoire pour l’avenir » organisé à l’Escwa, Nizar Saghié avait pris la parole pour démonter les mécanismes de « la mémoire de la guerre dans le système juridique libanais ». Dans son intervention, ce juriste très actif au niveau de la société civile avait avancé l’idée que la mémoire de la guerre dans le système juridique libanais ne reflète pas celle des Libanais, mais plutôt la mémoire que les détenteurs du pouvoir avaient voulu imposer dans le but de consolider le régime « charismatique », au sens wébérien de l’expression, mis en place après la guerre. Nizar Saghié est convaincu de la justesse d’une politique de mémoire comme élément fondateur pour l’instauration d’un État démocratique. Il était donc tout naturel d’évoquer avec lui le bien-fondé d’une commission vérité, justice et réconciliation pour l’étape à venir. Il établit d’entrée de jeu une distinction entre la justice restauratrice (le fait de rendre justice aux familles des victimes) et la justice rétributrice (les sanctions pénales à proprement parler). Si on peut à la limite se passer de la seconde, la première est d’une extrême importance. L’avocat signale que la loi d’amnistie de 1991 ne s’est attachée qu’à la dimension pénale de la justice, puisqu’elle a couvert les crimes politiques, notamment ceux commis contre l’humanité et portant de graves atteintes à la dignité humaine, empêchant ainsi toute démarche pour la restauration du droit des victimes. En d’autres termes, en excluant de cette amnistie les crimes commis contre les chefs politiques et religieux, c’est une justice faisant fi de la responsabilité sociale de la restauration, une justice soumise au pouvoir charismatique des chefs de guerre, qui devenaient intouchables grâce à la loi... sauf s’ils venaient à contrarier l’hégémonie syrienne. Ainsi, le principe de l’amnistie a été élaboré en fonction de critères politiques, et non de critères de droits de l’homme, et fait partie du coup d’État opéré contre la dynamique réconciliatrice de Taëf. Mémoires partielles La première question qui se pose, du point de vue philosophique, est de savoir s’il est bon d’établir ou non la vérité. Nizar Saghié répond d’abord qu’il est nécessaire d’établir les faits, pour le besoin de justice des parents des disparus, par exemple. Il se pose ainsi la question de savoir si, pour des besoins de réforme, il faut oublier le passé ou en parler. Il est clair que pour ce militant des droits de l’homme, la présence au pouvoir des seigneurs de la guerre a empêché quelque part l’émergence d’une mémoire collective et a encouragé la mise en place de mémoires partielles, tout en établissant une omerta, une loi du silence quant à la nécessité de faire la lumière sur les crimes de guerre. « Chacun représente son chef comme un héros. Il y a une mémoire partielle, personnelle, liée à l’histoire du héros. Et ce sont ces héros à qui l’on propose aujourd’hui de confier de nouveaux mandats publics. Or il faut que le passé de ces personnes soit élucidé avant qu’on ne leur confie des mandats publics. Il faut que les Libanais sachent à qui ils sont en train d’accorder leur confiance », dit-il. Et l’incarcération de Samir Geagea n’a fait qu’aggraver les choses, souligne-t-il, dans la mesure où, a contrario, il a consacré la nécessité de ne plus toucher aux chefs de guerre, la sélectivité de la justice faisant écran, pervertissant la nécessité pour les chefs de guerre de reconnaître leurs erreurs pour l’exigence de vérité. Ainsi, Geagea n’a rien reconnu de ses crimes, mais, en plus, il bénéficie aujourd’hui d’un courant de sympathie qui est – et c’est tout à fait légitime – lié à ses conditions de détentions et au caractère exclusif de son incarcération, alors que les autres chefs de guerre sont restés en liberté, explique M. Saghié. Partant, à travers l’incarcération condamnée de Samir Geagea, c’est une immunité sous-jacente qui s’est développée pour tous les chefs de guerre, et qui menace la possibilité de réclamer un jour une justice restauratrice. Nizar Saghié estime en outre que les valeurs de la guerre n’ont pas été dépassées, et donne plusieurs exemples pour étayer cet argument, tout comme il dénonce la « confessionnalisation » des questions liées à la mémoire qui a été faite. Or le phénomène du 14 mars, à la place des Martyrs, a permis aux Libanais de se réapproprier un espace public par rapport aux espaces confessionnels qui existaient. Les leaders communautaires ont ainsi dû, affirme-t-il, faire des concessions au peuple, dans la mesure où les drapeaux partisans ont été mis en berne et où seul le drapeau libanais a été brandi par tous. Sur un autre plan, ils ont affirmé tous ensemble un rejet des valeurs de la guerre à la suite de l’assassinat de Rafic Hariri. Ainsi, les leaders politiques ont été obligés de reconnaître l’opinion publique, et cette dynamique doit aller de l’avant pour que les chefs politiques continuent à faire des concessions devant les revendications populaires. L’espoir du 14 mars Pour Nizar Saghié, la vérité, qui est désormais le slogan de cette intifada et que tout le monde réclame, conduira à l’établissement d’une mémoire. Cette mémoire affaiblira à son tour les chefs de guerre, qui seront en quête de transparence pour rechercher à nouveau des mandats publics. Ainsi, plus la mémoire et la vérité gagneront du terrain, plus la réconciliation sur des bases justes pourra se faire, et vice versa. Ce qui mettra le peuple libanais sur la piste de la citoyenneté. Il reconnaît d’ailleurs que les parents des personnes disparues ont été les premiers à lancer le slogan de la vérité, à l’heure où tous les chefs s’accommodaient de sa non-émergence. En conclusion, Nizar Saghié plaide pour le rétablissement d’un pouvoir judiciaire d’arbitrage et en lequel les Libanais auraient confiance. Il estime que l’opposition devrait placer l’exigence de justice en tête de son programme politique comme base pour la reconstitution de la société. Il plaide dans ce cadre pour la désignation d’un « médiateur de la justice et de la mémoire », qui ne serait peut-être pas une seule personne, et qui ferait la navette entre la société et les responsables de la guerre. C’est au bout de ce travail qu’on déterminera les responsabilités politiques des uns et des autres. M. H. G.

En mars 2001, lors du colloque « Mémoire pour l’avenir » organisé à l’Escwa, Nizar Saghié avait pris la parole pour démonter les mécanismes de « la mémoire de la guerre dans le système juridique libanais ». Dans son intervention, ce juriste très actif au niveau de la société civile avait avancé l’idée que la mémoire de la guerre dans le système juridique libanais ne reflète pas celle des Libanais, mais plutôt la mémoire que les détenteurs du pouvoir avaient voulu imposer dans le but de consolider le régime « charismatique », au sens wébérien de l’expression, mis en place après la guerre.
Nizar Saghié est convaincu de la justesse d’une politique de mémoire comme élément fondateur pour l’instauration d’un État démocratique. Il était donc tout naturel d’évoquer avec lui le bien-fondé...