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Actualités - Chronologie

Festival Al-Bustan Indomptable liberté avec le clavier de Vestard Shimkus (Photo)

Savait-il Vestard Shimkus dans quel état d’esprit seraient les Libanais quand il a concocté son programme de piano à présenter dans le cadre du XIIe Festival al-Bustan, placé sous le signe du deuil et de la résurrection d’une nation? Savait-il que son clavier aurait à résonner dans le chaudron d’une incommensurable agitation et un dur combat populaire pour la liberté? Journée historique que celle de ce 28 février 2005 où, pour la première fois dans les annales du gouvernement du pays du Cèdre, tombe un gouvernement! Sous la clameur et la liesse populaire. Une salle au public disséminé – rien de plus normal – car la foule était dans les rues et place des Martyrs (transformée en place de la liberté) pour crier et témoigner de son ras-le-bol social, politique, sécuritaire, économique. Un grand jour où, écouter le clavier du très brillant Vestard Shimkus n’avait rien d’ordinaire et exigeait une receptivité particulière, celle du souffle d’une indomptable liberté. En ce soir exceptionnel où les manifestants n’ont pas encore regagné leur domicile, n’ont pas encore arrêté d’agiter le drapeau libanais et où les postes de télévision aimantent encore toutes générations et classes sociales confondues, ni Chopin, ni Ravel, ni Balakirev ne sauraient garder ici leur étroite limite de mélodies mélancoliques ou d’accords somptueux, pas plus que leurs chromatismes accélérés ou arpèges perlés. Il y a un plus dans l’air, celui d’un esprit de détermination, de révolte, d’indépendance, de liberté, d’espoir. Et c’est dans cette atmosphère qu’ont été perçues les partitions interprétées. Costume sombre, chemise blanche, nœud papillon noir, cheveux coupés un peu à la Beatles des années 60, taille impressionnante pour une silhouette ultrafine et un talent fou doublé de toute la fougue d’une délicieuse jeunesse, voilà Vestard Shimkus, décontracté et tout sourire devant le champ de ses touches d’ivoire. Ouverture avec le prince du clavier et du plus révolté des poètes: Frédéric Chopin. Non, pas les Polonaises, qui auraient été certainement de parfaite circonstance, mais les Ballades (n°1 op 23, n°2 op 38, n°3 op 47, n°4 op 52). Belle suite sonore où l’imagination prend la clef des champs dans une flânerie lumineusement romantique. Flânerie d’un impénitent promeneur solitaire aux rêveries «rousseauistes». Rêveries mêlant nostalgie, mélancolie, exaltation, angoisse, inquiétude, espoir et sourds grondements de colère. Entre une force noueuse et l’éclat d’une certaine fragilité se répand la narration tout en vibrante et fiévreuse intensité du «pèlerin polonais». Un pèlerin qui connut si bien les affres de l’exil et les fébriles attentes de la liberté. Dans un rythme haletant, des atmosphères habitées d’inquiétude et de mystère, sur des thèmes obsessionnels et des cavalcades de notes bouillonnantes s’érigent les images sonores immortelles de ces pièces originales et encore inédites pour leur époque. Images évocatrices d’un imaginaire débordant qui plonge l’auditeur dans les arcanes d’un univers imprécis comme les limbes d’une sensibilité où la vie est évanescence. Loin de toute préoccupation ou influence nationale, ces Ballades, authentique chemin de traverse bordé d’une poésie à la fois ardente et diaphane, attestent avec autorité des innombrables ressources du clavier dont Chopin savait user avec une infinie virtuosité. Mais aussi virtuosité de jeu admirablement restituée ici par un pianiste aux doigts magiques, d’une agilité et d’une précision étonnantes. Lecture très personnelle de ces Ballades par un champion des touches d’ivoire qui donne à ces pièces des nuances, des ombres et des clartés particulières, absolument séduisantes et convaincantes. Impétuosité et jeu magnétique Après l’entracte, place à Ravel dans un bouquet de notes ramagées groupant d’affilée Miroirs, Noctuelles, Oiseaux tristes, Une barque sur l’océan, Alborada del gracioso et La Vallée des cloches. Audace des dissonances harmoniques, accents extrême-orientalisants, panache ibérique, éblouissants jeux de la virtuosité tout en fouillant pour une expression nouvelle, c’est ainsi que se présente cet ensemble pour piano, qui est en fait un des joyaux du répertoire pianistique. Brillante pavane de notes, vivantes et colorées, pour parler du tranchant des miroirs aux reflets insaisissables, des oiseaux perdus dans la torpeur d’une forêt sombre aux heures les plus chaudes de l’été, le roulis de la mer sur des rythmes balancés, une sérénade aux tons flambloyants du pays aux jardins écrasés de soleil avec rythmes incisifs et, pour finir, touchant tintement des carillons qui s’égayent sur fond d’azur... Joli tableau «ravelien» aux couleurs à la fois «pastellisées» et marquées, adroite conciliation entre impressionnisme et fauvisme. Pour conclure, cap vers la Russie pour rejoindre Islamey de Mili Balakirev. Style «lisztien» dans son impétuosité pour cette fantaisie tout en appoggiatures finement dentelées, mais aussi atmosphère «rhapsodique» sur fond de thèmes caucasien et arménien qui donnent à ces pages, éblouissantes de virtuosité, un caractère profondément «à la russe». Aux mesures enlevées avec la rage d’un guerrier mitraillant l’ennemi, Vestard Shimkus ne pouvait qu’avoir la sympathie du public absolument sous la coupe de son jeu magnétique et d’un amour «déliremment» fusionnel avec le clavier. Trombe d’applaudissements de l’auditoire qui compensait largement tous les absents. Trois bis (dont des compositions-variations du pianiste sur le thème Hymne à la joie de Beethoven et la Marche turque de Mozart, absolument jubilatoires pour la circonstance du triomphe de la démocratie dans le Parlement et dans la rue) et le public ne semblait pas être rassasié. Mais les doigts du pianiste étaient rouges de fatigue. Un dernier rappel, révérence de l’artiste, toujours sourire aux lèvres, son art suprême et au-dessus de tout éloge mis à part, comme heureux de partager un bonheur général. Edgar DAVIDIAN
Savait-il Vestard Shimkus dans quel état d’esprit seraient les Libanais quand il a concocté son programme de piano à présenter dans le cadre du XIIe Festival al-Bustan, placé sous le signe du deuil et de la résurrection d’une nation? Savait-il que son clavier aurait à résonner dans le chaudron d’une incommensurable agitation et un dur combat populaire pour la liberté?
Journée historique que celle de ce 28 février 2005 où, pour la première fois dans les annales du gouvernement du pays du Cèdre, tombe un gouvernement! Sous la clameur et la liesse populaire. Une salle au public disséminé – rien de plus normal – car la foule était dans les rues et place des Martyrs (transformée en place de la liberté) pour crier et témoigner de son ras-le-bol social, politique, sécuritaire, économique. Un grand jour où,...