Lundi, 12h55. Figée en un saisissant silence, une foule immense et recueillie se remémore : il y a tout juste une semaine, la ville s’était aussi trouvée saisie, pareillement muette, de stupeur, d’effroi, d’hébétude. Un frisson d’horreur et d’incrédulité l’avait parcourue lorsqu’au fracas de l’explosion qui l’avait brutalement arrachée à sa rumeur tranquille et familière avait succédé le choc de la nouvelle, dure, brutale, cinglante comme un coup de fouet, irréelle comme un mauvais rêve ou un invraisemblable scénario, et pourtant définitive comme une cassure : on a tué Rafic Hariri. Elle avait eu du mal à y croire, tant c’était gros, elle avait tant voulu, surtout, ne pas y croire.
Mais il y avait eu ces images impitoyables qui avaient repris d’assaut les écrans de nos télévisions, il y avait eu les voix des journalistes étranglées par l’effroi, assénant inlassablement leur funeste annonce. Il y avait eu surtout cet immense sentiment de vide qui ne laissait aucune chance au doute ou à l’espoir, et cette conscience qui s’imposait, absolue, immédiate, concomitante, que rien désormais n’était plus comme avant.
L’espace d’un instant, la malédiction avait semblé trop pesante, l’avenir trop sombre, le désespoir trop tentant.
Mais vrai, c’était trop gros. On avait poussé trop loin l’affront et la provocation, trop loin la barbarie et l’abomination. Une fois de plus, l’horreur venait de dépasser l’entendement.
350 kg d’explosifs, tout un quartier en ruine…
Devaient-ils le craindre, cet homme à l’allure ronde et au sourire débonnaire, ses assassins qui, pour en venir à bout, n’ont craint ni la démence ni la démesure…
Ou simplement savaient-ils eux aussi, ces fossoyeurs de la démocratie, qu’ils avaient affaire à un géant…
« Je ne comprends pas, maman, c’est énorme ! Ils détruisent tout ça pour tuer un seul monsieur ? » s’était étonnée, horrifiée, ma petite fille de 6 ans et demi en découvrant les images apocalyptiques diffusées par la télé.
C’est que vois-tu petit, ce monsieur était lui-même énorme, si puissant qu’on l’eût cru immortel ; et le cynisme aidant on verrait presque dans l’énormité de l’acte le plus énorme hommage à l’envergure du personnage. Mais l’heure n’est plus aux sordides ni grinçantes consolations. Et la réponse au sang qui a coulé lundi dernier se veut d’être à la mesure de l’horreur orchestrée.
Oui, Rafic Hariri est mort, sauvagement assassiné.
Son sang mêlé à la terre de Beyrouth, son corps carbonisé, déchiqueté au milieu des décombres de sa ville, il est tombé, le ténor qui a dominé de sa stature la scène politique libanaise d’après-guerre ….
Mais la colère qui s’est levée ne saurait retomber, et l’indignation qui soulève le pays est à l’égale de la douleur qui l’a brisé.
« Liberté, souveraineté, indépendance ». Une page nouvelle s’ouvre, où s’écrit, en rouge et blanc, l’histoire d’un Liban nouveau.
Foin des discours compassés et des mesquines simagrées : désormais rien effectivement ne doit plus être comme avant.
Oui, petit c’est énorme. Tout dans cet abject crime est énorme.
Énorme l’acte odieux qui a visé un idéal et tout un pays en même temps qu’un seul homme.
Énorme la supercherie par laquelle on a feint d’expliquer l’inacceptable.
Énorme cette ignominie venue comme un stigmate de plus inscrire sa noire empreinte dans le ciel de Beyrouth.
Énorme la lâcheté de ceux qui ont pu seulement concevoir pareille boucherie.
Oui, mais énorme aussi la colère qui s’est levée aux quatre coins du monde pour dénoncer l’inqualifiable crime.
Énorme cette foule immense et endeuillée se pressant autour de la dépouille du défunt et ces rassemblements de monde affluant de partout pour porter haut le souvenir et le flambeau.
Énorme l’espoir qui fleurit au bout de ces poings levés, et ce souffle unificateur qui mieux qu’aucun discours vient resserrer les rangs de ceux-là mêmes qu’on a voulu décimer.
Énorme le spectacle de cette rue qu’on a voulu vider de son sang mais que le sang versé ne fait que nourrir.
Place des Canons, les statues des martyrs ont pris des allures de « Liberté guidant le peuple ». Désormais le centre-ville de Beyrouth a une histoire, tout comme il a désormais une âme : celle de tout un peuple déterminé à renouer avec sa dignité.
Au regard de la douleur de ceux qui ont connu l’homme et côtoyé le chef, la consolation sans doute reste piètre. Mais elle est digne, et se situe à la hauteur de ce qu’on a voulu assassiner, homme, pays, idéal.
Alors, devant cette foule immense et décidée, soudée par une même émotion, unie dans un même refus, animée d’une même volonté, devant ces milliers de Libanais debout, devant ce pays qui peut-être sort enfin de sa nuit, on se sent un peu quitte de se dire qu’il ne sera peut-être pas mort pour rien, cet homme du peuple que son peuple a pleuré comme un seul homme.
Myriam BAHOUT
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Mais il y avait eu ces images impitoyables qui avaient repris d’assaut les écrans de nos télévisions, il y avait...