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Actualités - Chronologie

Festival Al-Bustan Helge Kjekshus : tempête sur un clavier (photo)

Un temps bizarre, un cœur en écharpe et un drapeau en berne. Lourde atmosphère chargée des horreurs qu’on ne pourra jamais ni oublier ni occulter et où la musique, par delà les préoccupations d’un esprit en deuil, reste une maigre consolation pour les souffrances humaines et les images insoutenables. Un souffle d’été, chaud et enveloppant, pour un vent d’hiver qui fait frissonner les pins parasols déployés brusquement comme des ombres errantes sur un ciel où clignotent tristement des étoiles. À l’auditorium du Bustan à Beit-Méry, pour le douzième festival, sur une scène nue sous un rai de lumière, Helge Kjekshus. Prix Grieg en 1998, ce jeune pianiste norvégien, ascétique d’allure, portant costume et chemise noirs avec col mao, cheveux coupés courts et teint blafard, a choisi d’offrir au public venu l’applaudir dans une gravité solennelle, toute la fougue et les tourmentes d’un fiévreux romantisme métissé de quelques accents d’une mordante modernité. Au menu, placé dans l’ensemble sous les aiguillons des orages romantiques et des virtuosités absolues, d’une contorsion de doigts remarquablement ardue, s’alignent des pages de Harald Saeverud, Robert Schumann, Frédéric Chopin et Serge Prokofiev. Ouverture avec les Cinq pièces pour piano de Harald Saeverud, compositeur norvégien contemporain, plus connu pour ses symphonies d’un vibrant nationalisme, que ses œuvres pour clavier. Narration tendue, toutes en pointes sèches, portée par une colère magnifiée par le clavier et un pianiste qui, dès les premières mesures, établit un ardent rapport fusionnel entre la partition et les touches d’ivoire. Comme un sillage romantique qui se prolonge, déferlent les Études symphoniques –opus 13 de Robert Schumann qui, entre folie, déchaînement des passions, jeux de l’imaginaire et irrépressibles bouillonnements intérieurs, émergent des variations (en tout huit!) aux mille facettes. Facettes comme un diamant pur soigneusement découpé, brillant des feux d’une inspiration riche et féconde qui, de l’art contrapuntique aux motifs développés en toute subtilité en passant par la complexité de la tourmente et de l’exaltation humaine, est en fait le sommet de l’œuvre pour clavier du compositeur de la Rhénane. On reste médusé devant la profusion et le magnétisme de ces images sonores plus somptueuses les unes que les autres. Même quand le clavier ne plonge pas dans une marche marquée ou une rêverie diaphane et délicate. Toutes les nuances contrastées et l’écriture géniale de Schumann sont dans ce bouquet odoriférant de notes avec un finale où plane l’ombre du Cantor dans des pages habitées d’un style fugué où viennent se heurter à notre mémoire éblouie les joyaux du Clavier bien tempéré. Petit entracte et place à la poésie tout en murmures et cris étouffés du Pèlerin polonais. Deux Nocturnes (op 55) égrénés comme une prière psalmodiée par un pianiste qui sait la valeur, le poids et la mesure de chaque note tout en accordant au silence sa part de force et de puissance. Évocation maîtrisée et suggestive d’un monde secret qui inonde chaque être dans ses moments de détresse ou de plénitude. Lecture plurielle de cette tendre narration de Chopin qui s’adresse aux profondeurs les plus abyssales de l’âme humaine et l’accompagne dans ses cheminements les plus terribles ou les plus lumineux. Par une larme ou un sourire, ces nocturnes, fruits d’une narration libre de toute contrainte, sont les garde-fous des déroutes que nul n’évite ou n’élude. Des œuvres qui respirent une période de relative sérénité où le cœur et le corps du poète du clavier étaient en apaisement. Ces nocturnes, avec le froissement de leurs notes soyeuses, leurs chromatismes perlés comme des feuilles d’automne balayées par le vent, leurs harmonies veloutées comme les rosées des soirs qui tombent, sont un authentique baume pour tous les égarés de la terre. Et ils sont restitués ici aux auditeurs avec une incroyable beauté sonore, comme les aveux d’un poète à la voix indécise dans un bonheur improbable. Pour terminer, la Sonate (n7 op 83) de Serge Prokofiev, un terrifiant morceau de bravoure que le jeune Helge Kjekshus enlève, avec aisance et dans une précision impeccable, haut la main. Trois mouvements (allegro inquiéto, andante caloroso, précipitato) pour traduire la complexité dramatique d’une tranche de vie où les amours sont contrariées, l’histoire sanguinaire et l’être humain inexorablement pris en tenaille par les passions et les évènements incontrôlables. La Russie dans le tourbillon de la guerre (1939-42) et le musicien dans la débâcle. Ironie du sort: un être fragile pour une œuvre forte. Une œuvre qui séduira d’emblée (interprétée pour la première fois par Sviastoslav Richter) le public et lui vaudra en 1943 le Prix Staline. Torrentielle, lapidaire, marquée par un changement de rythmes accélérés, usant en toute audace des modulations aux tons éloignés, cette sonate incendiaire et provocante met littéralement le feu au clavier. Sombre dans son drame mais non dépourvue d’espoir, cette œuvre, profondément russe dans ses emportements, excessive dans ses démesures, d’une exceptionnelle facture émotive dans ses dissonances, ses stridences, son lyrisme déchirant, ses poignants appels au secours et ses désespérés cris d’amour est un véritable tour de force pianistique dont s’acquitte, avec brio et virtuosité extrêmes, Helge Kjekshus, un pianiste hors pair. En rappel, un morceau contrastant avec l’atmosphère volcanique chargée de révolte, de colère et de détresse de Prokofiev. On nomme le Mal du pays de Grieg. Mélancolie, spleen et vague à l’âme d’une mélodie retenue dans une lenteur élégante aux contours charmants et tristement rêveurs. Mélodie fluide où, comme par inadvertance, pointe ce mal du pays qui pique en douceur un cœur brusquement en manque d’un air familier. Un air qui fait, sans qu’on s’en aperçoive, cruellement défaut.Tout cela, par petites touches imperceptibles et légères, la musique le dit à travers un clavier ouvrant grands les octaves de ses touches qui se transforment en un point où, malgré la menace de tous les nuages qui s’amoncellent, l’horizon est une ligne d’espoir. Edgar DAVIDIAN Avis du Festival Le profit de la seconde représentation de L’Amour de loin du samedi 26 février ira à la Croix-Rouge libanaise, pour son dévouement, en particulier lors de l’attentat du 14 février. Pour acheter les billets, téléphonez au 04/972982 ou au 03/752000.

Un temps bizarre, un cœur en écharpe et un drapeau en berne. Lourde atmosphère chargée des horreurs qu’on ne pourra jamais ni oublier ni occulter et où la musique, par delà les préoccupations d’un esprit en deuil, reste une maigre consolation pour les souffrances humaines et les images insoutenables. Un souffle d’été, chaud et enveloppant, pour un vent d’hiver qui fait frissonner les pins parasols déployés brusquement comme des ombres errantes sur un ciel où clignotent tristement des étoiles. À l’auditorium du Bustan à Beit-Méry, pour le douzième festival, sur une scène nue sous un rai de lumière, Helge Kjekshus.
Prix Grieg en 1998, ce jeune pianiste norvégien, ascétique d’allure, portant costume et chemise noirs avec col mao, cheveux coupés courts et teint blafard, a choisi d’offrir au public...