Ils sont bouleversés, nous écrivent-ils, révoltés, attristés. Et tous se disent inquiets. Étrangement – mais est-ce vraiment étonnant ? –, ce sont surtout les Libanais de l’étranger, mais aussi les non-Libanais, qui ont réagi à l’inqualifiable attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri et à treize autres personnes et fait des dizaines de blessés. Ils sont nombreux, très nombreux, les lecteurs à nous avoir adressé des e-mails. Nous publions ici quelques-unes de ces lettres qui traduisent l’attachement de leurs auteurs à la liberté, à la démocratie, à la coexistence entre tous. En un mot, à ce qui fait le Liban.
L’ennemi a encore frappé
Bonjour à tout le peuple meurtri du Liban occupé. Encore une fois, l’ennemi a frappé. Il faut savoir que la Syrie utilise les hommes politiques libanais comme s’il s’agissait de pions sur un échiquier. Ce n’est pas la première fois que cela finit par un bain de sang : en effet, souvenez-vous de Kamal Joumblatt...
La Syrie est entrée au Liban grâce à un feu vert de Kissinger, c’est-à-dire des États-Unis. Elle n’en sortira que si le feu change de couleur. L’Amérique a beau condamner les agissements de Damas, il n’en reste moins qu’elle en est responsable. Le passé, c’est le passé ; désormais, il faut se tourner vers l’avenir. Il faut :
– en premier, appliquer la résolution 1559
– changer le présent gouvernement
– libérer le Liban de l’emprise syrienne, militairement, politiquement, économiquement
– organiser des élections libres auxquelles participeraient tous les électeurs et tous les candidats qui le désirent et donc, entre autres, faciliter le retour du général Aoun
– revoir dans le détail l’endettement du pays
– bloquer les comptes bancaires de tous les hommes politiques.
La brutale disparition de Rafic Hariri doit constituer le détonateur d’une révolution et permettre l’instauration d’une véritable démocratie, sous la supervision d’inspecteurs des Nations unies.
Patrick GRIMA
France
Le retour des heures sombres
Les heures sombres de la guerre reviennent sans que nous puissions rien y faire. La douleur est encore plus vive lorsqu’on est à l’étranger, encore plus grande lorsqu’on a cru en un renouveau par des moyens démocratiques, c’est-à-dire par une opposition politique et pacifique.
Que l’on ne nous reproche plus de ne pas avoir tenté de négocier le départ de la Syrie par des moyens démocratiques. Si les Américains ripostent par la force, c’est que cette fois, la Syrie l’aura bien voulu. Comment un président peut-il autant manquer de vision politique ?
Lélia MEZHER
Paris
À l’adresse de Sfeir, Joumblatt et Aoun
Nul ne peut douter du patriotisme des individus suivants : Rachid Karamé, Kamal Joumblatt, Bachir Gemayel, René Moawad, Raymond Eddé, Michel Aoun, Rafic Hariri.
Leurs points communs ? Leur profond libanisme, leur nationalisme, bien sûr, mais surtout, ils ont tous été assassinés ou forcés à l’exil.
Qui reste-t-il ? Walid Joumblat, le patriarche Sfeir, Michel Aoun ?
Vont-ils pouvoir s’enfermer dans une cage d’acier suffisamment longtemps, le temps que la communauté internationale sorte de sa léthargie, arrête de prolonger les mises en demeure et les dates d’échéance, et passe enfin à l’action ?
Joumblatt, Sfeir, Aoun, ne sortez plus, entourez-vous de gens d’entière confiance, ne vous exposez pas au péril. Et surtout n’abandonnez pas. Il ne reste plus que vous.
Raymond K. CHÉBLI
Le Liban aliéné
Jacques Chirac vient de perdre un ami qui se rapprochait enfin de la voix de ses compatriotes opprimés. Va-t-il accepter une fois de plus de se plier à l’hégémonie régionale syrienne ou bien ce mort est-il le mort de trop ? Notre maigre chance d’indépendance risque de se jouer dans les heures qui viennent.
Pr Jean-Jacques MOURAD
Bobigny, France
Le calice syrien jusqu’au bout
Que Rafic Hariri repose en paix ! Il aura bu le calice syrien de la rallonge lahoudienne jusqu’à la lie.
Comme j’aurais souhaité qu’il ne se reniât pas lors de l’élection présidentielle de 2004 !
Mais, à qui profite ce crime ?
À la Syrie ?
M. K.
France
Un message à Jacques Chirac
Permettez-moi de vous présenter mes condoléances après l’attentat innommable dont a été victime Rafic Hariri.
Monsieur le Président, j’ai pu joindre ma famille et des amis à Beyrouth : tous posent la même question : que va faire votre président ? Si Jacques Chirac ne fait rien, le Liban est perdu ; est-ce que votre président ne souffre pas de notre souffrance ?
Monsieur le Président, cette question, tous les Libanais se la posent. Les Libanais, les vrais, ceux qui sont fidèles à leur pays, à leur patrie et qui continuent à espérer une main tendue. Pas n’importe laquelle, celle de la France.
Oui, vous souffrez certainement de la perte d’un homme que vous avez bien connu. Et peut-être que vous souffrez encore plus pour le peuple libanais qui n’en peut plus de survivre.
Je vous en supplie, Monsieur le Président, au nom de toutes les valeurs que vous défendez, ne laissez pas tomber un symbole, ne laissez pas tomber le Liban.
Nelly Tannous-MARQUE
France
Triompher de la sottise et de la tyrannie
Ce soir, je voulais écrire un mot à l’ambassadeur de Syrie en France. Mais je me suis rendu compte que l’ambassade de Syrie est introuvable sur le web. J’ai essayé de la trouver dans les Pages Jaunes, et je n’ai pas eu plus de chance. En désespoir de cause, j’ai cherché à joindre directement le gouvernement syrien, à Damas, mais il n’existe pas non plus sur le web. C’est une chose singulière qu’une nation qui figure sur tous les atlas et dont nous avons mille fois entendu parler, pour le meilleur et hélas aussi, bien souvent, pour le pire, soit tellement introuvable.
Bien sûr, je savais de longtemps ce qu’était la Syrie, je veux dire ce qu’elle est au plan politique, mais cela dépasse toutes les bornes. Inutile de vous dire que je suis un ami du Liban et des Libanais. N’ayez crainte, le Liban est éternel, vos ancêtres les Phéniciens venaient déjà visiter nos ancêtres les Gaulois en leur lointaine contrée, votre peuple a une telle profondeur historique et civilisationnelle, une telle qualité, qu’à la fin vous triompherez de la sottise et de la tyrannie. Je vous félicite de la qualité et de la subtilité de vos articles.
Pascal JACQUINOT
Paris
Assez d’ingérences étrangères !
Je suis un étudiant libanais vivant en France et je viens d’apprendre qu’un odieux attentat a endeuillé notre pays. J’ai du mal à exprimer ma colère et tous les sentiments qui m’animent en cet instant. Jusqu’à quand, jusqu’où, combien de temps faut-il encore attendre avant que le peuple, au-delà de ses différences, de ses croyances religieuses, se lève comme un seul homme et crie haut et fort à l’adresse de tous ceux qui veulent l’entendre : « Assez ! Assez de ces ingérences étrangères, de cette classe politique corrompue, de tous ceux qui, au lieu de défendre l’intérêt supérieur de la nation, défendent leurs propres intérêts. »
Libanais, je vous en conjure : descendez dans la rue et criez tout le mépris que vous inspirent ces hommes. Il y va de notre intérêt mais aussi de notre droit le plus légitime à jouir de notre dignité et de notre fierté, cette fierté que nous bafouons par notre silence.
Ali ACHKAR
Un bâtisseur d’avenir
L’assassinat de Rafic Hariri est un acte éminemment destructeur. Pourquoi ? L’homme n’avait pas d’ennemis, il a toujours refusé d’en avoir. S’il avait de l’ambition, il en a eu beaucoup, elle a toujours été à la mesure de ce que lui seul pouvait réaliser.
Le Liban était un champ de ruines, il l’a reconstruit en un tournemain ; les Libanais étaient un peuple qui se déchirait depuis des décennies, il est vite parvenu à l’unifier ; les chemins de l’avenir étaient bouchés, il a réussi à les ouvrir. L’homme voyait grand, il voyait loin.
Sa disparition est un coup grave porté à l’espoir d’indépendance qui commençait à renaître, un coup d’arrêt à la marche sur la voie du progrès. Nous étions quelques-uns à voir en Rafic Hariri le continuateur du projet jadis conçu par Béchir Gemayel d’un Liban d’où rayonnent à travers tous les pays du Moyen-Orient les valeurs de la civilisation moderne, un modèle. Rêve une fois de plus brisé. Il faut avoir suffisamment de courage pour relever le défi, et très vite. Mais il faudrait aussi pouvoir trouver quelqu’un de sa stature. Ce n’est pas évident.
Sélim JAHEL
Peur pour le Liban
Je vis à Paris et j’ai appris avec stupeur la mort de Rafic Hariri, ami de la France et homme d’état du Liban.
J’ai beaucoup d’amis au Liban, de toutes religions et de tous clans. j’ai peur que votre pays ne replonge pas dans une guerre civile qui serait terrible pour ce pays et pour ce peuple que j’aime.
Christian BESSE
Il faut une enquête internationale
L’attentat dont a été victime Rafic Hariri, ancien Premier ministre du Liban, suscite ma totale indignation et condamnation.
J’exprime, en ces moments difficiles, mes très sincères condoléances à la famille de Hariri, au peuple libanais et à la communauté libanaise de Lyon, dont je partage l’émotion.
Face à cet acte odieux, il faudra une enquête internationale pour établir les circonstances et les responsabilités de cette tragédie, avant d’en punir les coupables.
Christian PHILIP,
Député du Rhône, membre du Conseil stratégique de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth
Des répercussions à tous les niveaux
Ce crime est ignoble, condamnable, à plusieurs titres, c’est un crime dont l’objectif premier est de déstabiliser encore plus qu’elle n’est la situation politique intérieure en cette veille d’élections, et surtout dans le cadre très épineux et controversé de la résolution 1559.
Rafic Hariri était une personnalité à qui on a pu reprocher nombres de choses, une personne politique de premier rang, dont les fonctions et la richesse ne laissaient pas insensible, un personnage incontournable sur la scène politique, et c’était surtout un Libanais. À ce titre, son assassinat ne pourrait avoir que des répercussions néfastes au Liban, au Proche et Moyen-orient, mais aussi au niveau international. Cet assassinat affaiblit également la Syrie, et la met dans une position extrêmement délicate. Surtout, ce crime apporte de l’eau au moulin israélien. Quel malheur, j’ai peur pour mon Liban, j’ai beau me dire que les Libanais sont habitués à la guerre, mais ils aspirent aussi à une paix durable et à vivre dans un pays qui ne soit plus menacé.
Janane Klis-YASBACK
France
Solidaire des Libanais
Je suis français et eus de nombreuses occasions de me rendre et travailler au Liban. Je souhaite juste vous dire combien j’aime votre pays et votre peuple, comme beaucoup de mes compatriotes et vous assurer de ma solidarité dans les moments difficiles que vous traversez.
Marc NEYRET
France
On a voulu tuer un peuple
Des heures que je tourne en rond, je ne comprends pas, enfin si, je comprends très bien.
Ce pays, je l’ai aimé dès mon arrivée, même avant d’y venir, je l’aimais déjà. Je suis française de nationalité, allemande d’origine et libanaise de cœur. J’ai vécu une bonne partie de 2004 au Liban, à Jounieh plus exactement. Pourquoi le Liban ? Par choix et surtout par amour pour un pays et un peuple, tout un peuple, chrétiens, musulmans, druzes...
Mais je ne cache pas que de nombreuses fois, j’ai été consternée par l’ignorance de chaque communauté en ce qui concerne l’autre, celui qui n’est pas de la même confession. Vous avez tant à apprendre de l’autre, car c’est lui qui vous permettra de mieux vous connaître vous-mêmes.
Mais ce qui s’est passé hier m’a consternée. Ce n’est pas Rafic Hariri qu’on a voulu tuer, mais tout un peuple et surtout son renouveau, ses espoirs, son avenir. Comment dans un pays qui se dit le prolongement de la Terre sainte, peut-on assassiner si facilement ? Le Liban n’a-t-il pas perdu assez d’enfants comme cela ?
J’aimerais que ce ne soit qu’un mauvais cauchemar.
Je veux espérer pour vous Libanais, pour tous mes amis que j’y ai laissés, mais aussi pour l’humanité...
Le Liban doit être un espoir pour le monde entier, l’espoir de voir enfin vivre plusieurs dizaines de communautés pacifiquement !
Nathalie DEROZIER
Le rêve d’un Liban nouveau
En ces heures tragiques, je voudrais exprimer à la famille Hariri mes condoléances les plus sincères. Quelle que soit notre opinion sur la personne du défunt, on ne peut lui dénier des qualités exceptionnelles : leadership et force de caractère. Avec sa disparition, le Board of Trustees de l’Université américaine de Beyrouth perd l’un de ses membres les plus éminents. Et moi-même, en tant que professeur dans ce prestigieux établissement, je voudrais lui rendre un dernier hommage.
Il y a quelques semaines, j’avais adressé à L’Orient-Le Jour une correspondance intitulée Rêverie, dans laquelle je parlais de mon rêve de voir au Liban des politiciens débattre d’une idée en respectant les règles du fair-play. Le terrible attentat de lundi m’a brutalement tiré de ma rêverie. La triste réalité est que nous vivons dans un monde où le pouvoir de la parole est remplacé par les explosifs.
Rafic Hariri avait, lui aussi, un rêve : celui d’un Liban autonome et reconstruit. Il ne verra jamais un tel Liban. Qu’il repose en paix, car il y a, il y aura toujours des Libanais capables d’édifier un Liban nouveau.
Dr Karim S. REBEIZ
Impardonnable !
Je ne suis pas un des plus grands « fans » de Rafic Hariri, mais ce qui vient de se produire est impardonnable. Non, il n’appartenait pas à la Syrie de déterminer le sort de cet homme. Il faudrait que le peuple tire la leçon de cet attentat et descende dans la rue pour nettoyer le pays de toutes ses impuretés.
Suis-je en train de me tromper ? Mais j’ai comme l’impression que les Libanais de la diaspora sont plus inquiets que ceux qui vivent au Liban.
Espérons que tout se passera pacifiquement et que l’on ne répétera pas les erreurs du passé.
Walid GHAZAL
Reconstruire seuls notre pays
Ce qui vient de se passer est inadmissible. On ne peut continuer à éliminer des personnes pour leurs idées ou parce qu’elles sont en désaccord avec d’autres parties. On ne pourra jamais édifier un Liban basé sur la haine et la violence, en restant tourné vers le passé.
Malgré l’intelligence qu’on leur prête, les Libanais ne seraient-ils pas nationalistes ? Ils sont toujours en désaccord et cela sert les intérêts des autres dans notre pays. Les Libanais ont besoin de reconstruire seuls leur pays, sans aucune influence extérieure, de disposer pour cela du temps nécessaire. Et que ceux qui voudraient les aider acceptent leurs différences.
Que Dieu protège notre Liban.
A. KAAKOUR
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L’ennemi a encore frappé
Bonjour à tout le peuple meurtri du Liban occupé. Encore une fois, l’ennemi a frappé. Il faut savoir que la Syrie utilise les hommes politiques libanais comme...