C’est encore l’histoire de l’œuf et de la poule, version irakienne cette fois. « Les élections ne déboucheront pas sur une prometteuse transformation. Elles pourraient plutôt être annonciatrices d’une guerre civile », à en croire l’amiral Brent Scowcroft, qui fut le plus proche conseiller de Bush père. « Comment espérer vaincre l’insurrection sans un gouvernement qui serait légitime aux yeux de l’opinion publique ? » rétorque Anthony Cordsman, du Centre des études stratégiques internationales. Ayant choisi dès le départ de s’embarquer dans l’aventure mésopotamienne sans biscuits et sans un appui véritablement international, les Américains se sont condamnés à aller de l’avant et donc à respecter la date retenue pour le scrutin. Va donc pour le 30 janvier, même si cela doit signifier, comme c’est le cas depuis quelques jours, un regain de violence qui se traduit par un chiffre record de tués et de blessés. En outre, les attentats contre les installations pétrolières, en particulier dans la région de Kirkouk, sont si nombreux que les livraisons de brut ont dû être stoppées, provoquant une hausse des cours sur les marchés mondiaux.
Malgré tout, on se bouscule au portique de la démocratie importée en droite ligne des États-Unis. On dénombre non moins de 7 471 candidats représentant 75 formations politiques, 27 organisations et 9 coalitions pour une Assemblée de transition qui comptera 237 membres appelés à être désignés par 12 à 14 millions d’électeurs. Le pourcentage prévu de participants ? George W. Bush ne pouvait rater l’occasion de commettre une nouvelle bourde. À la question posée la semaine dernière, il a répondu : « Quand les gens comprendront qu’il existe une chance de désigner un président, ils voteront. » À l’évidence, personne n’avait pris la précaution de lui rappeler qu’il ne s’agissait nullement d’élire un nouveau chef de l’Exécutif mais un corps législatif provisoire dont la mission consistera à former un gouvernement et à élaborer une Constitution qui sera soumise, vers la fin de l’année en cours, à un référendum. Des attributions, on le voit, clairement définies et qui limitent la mission impartie à cet organisme.
Le Premier ministre Iyad Allawi en tête, les hommes mis en place par l’ancien proconsul J. Paul Bremer défendent la consultation. « Il faut éviter au pays une crise constitutionnelle majeure et respecter la date prévue », a soutenu Farid Ayyar devant des journalistes. Facile de le décréter quand on parle, comme c’était le cas pour le président de la commission électorale indépendante, à partir de son bunker de la zone verte, à Bagdad, où sont installés tous les services officiels et le commandement du corps expéditionnaire américain. À Washington, le représentant du Conseil suprême de la révolution islamique – l’un des principaux partis chiites –, Karim Moussaoui, n’a pas de mots assez sévères pour fustiger le comportement de ceux qui prétendent empêcher la tenue du scrutin. « Nul à part les terroristes, dit-il, ne voudrait voir régner l’injustice et l’inégalité. Le nouvel Irak appelé à naître est pour tous, arabes, kurdes, turkmènes, assyriens et autres minorités ou confessions. L’ordre jadis mis en place par Saddam Hussein, que ces hommes voudraient rétablir, avait débouché sur des charniers. »
La situation est telle que les pays encore présents militairement en sont à tenter de s’organiser. Washington, très vite suivi par Londres, a renforcé ses effectifs. Les fondamentalistes aussi, à en croire le chef des renseignements irakiens lui-même. Mohammed Chahwani parle en effet de 200 000 combattants, dont 40 000 artificiers et tireurs d’élite qui évoluent au sein de la population « comme un poisson dans l’eau », pour reprendre la formule du grand timonier. Allaoui ne se réfère plus à 15 provinces (sur un total de 18) comme étant « sûres », ainsi qu’il l’avait fait en septembre, lors de ses rencontres avec les dirigeants américains. La situation est « catastrophique », reconnaît-il désormais, après avoir prorogé jusqu’au mois de février l’état d’urgence. Le président intérimaire Ghazi al-Yaouar est allé, lui, jusqu’à proposer que les Nations unies se chargent d’examiner la possibilité de reporter les élections. Quant aux ministres du Plan et de la Justice, ils parlent ouvertement d’une nouvelle date qui devrait être fixée d’un commun accord entre les parties en présence.
Il existe un scénario catastrophe qu’à mi-voix on évoque à Bagdad : celui d’une réédition du Congrès national de l’été dernier, qui avait été un échec total. Toute la question, à l’heure actuelle, est de savoir si l’Amérique de Bush-II, après les déboires des dernières semaines, peut se payer un tel luxe.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est encore l’histoire de l’œuf et de la poule, version irakienne cette fois. « Les élections ne déboucheront pas sur une prometteuse transformation. Elles pourraient plutôt être annonciatrices d’une guerre civile », à en croire l’amiral Brent Scowcroft, qui fut le plus proche conseiller de Bush père. « Comment espérer vaincre l’insurrection sans un gouvernement qui serait légitime aux yeux de l’opinion publique ? » rétorque Anthony Cordsman, du Centre des études stratégiques internationales. Ayant choisi dès le départ de s’embarquer dans l’aventure mésopotamienne sans biscuits et sans un appui véritablement international, les Américains se sont condamnés à aller de l’avant et donc à respecter la date retenue pour le scrutin. Va donc pour le 30 janvier, même si cela doit signifier, comme...