La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Un simple incident sur un terrain de foot qui se transforme en quasi-émeute et entraîne sit-in, actes de vandalisme et propos très durs à l’encontre du régime syrien... Du coup, les analyses les plus inquiètes et inquiétantes ont commencé à circuler dans les rédactions du monde entier. Est-ce le réveil musclé des Kurdes de Syrie, la nouvelle expression des pressions américaines sur le régime baassiste, ou une crise passagère, amplifiée par un climat tendu à l’extrême ? Qui d’autre que le président de l’Ordre des journalistes, M. Melhem Karam, pouvait tenter de répondre à ces questions, lui qui, à la tête d’une délégation de rédacteurs libanais, s’est rendu lundi à Damas pour y rencontrer des responsables syriens, dont le président de la Chambre et le Premier ministre, MM. Mahmoud el-Abrach et Naji Atri. Voilà ce qu’il en pense.
Melhem Karam, président de l’Ordre des journalistes
Q: Avez-vous senti une atmosphère de crise à Damas au cours de vos entretiens avec les responsables ?
R: « On nous avait dit, avant notre départ, que nous allions voir des soldats dans les rues, constater une situation tendue. En fait, nous n’avons observé rien de tel. Dans les rues, la situation semble normale et l’incident de dimanche paraît circonscrit. En fait, je ne vous cache pas que si j’ai voulu me rendre à Damas, c’était par souci de faire un scoop journalistique et de recueillir l’opinion des responsables syriens sur ce qui s’est passé dans le nord du pays. J’ai donc demandé un rendez-vous sans croire qu’on me le donnerait si vite. Pourtant, c’est ce qui a eu lieu. Nous avons même été reçus par le président de la Chambre. Au début, les responsables n’ont pas évoqué les incidents de Qamichli, mais mes collègues journalistes ont commencé à poser des questions, et ils se sont prêtés de bonne grâce au jeu ».
Q: Avez-vous eu le sentiment que l’affaire était prise au sérieux par les autorités syriennes ?
R: « Certainement. Je n’ai senti aucune volonté de minimiser les événements, même s’il n’y a pas non plus une volonté de les amplifier. Les responsables que nous avons rencontrés ont exprimé une certaine angoisse concernant l’avenir. Ils ont le sentiment que la situation n’est pas nette, même s’ils n’établissent pas un lien direct entre les incidents de Qamichli et les pressions américaines. La question leur a pourtant été posée et ils n’y ont pas répondu. Mais il est certain que toutes les analyses établissent un tel lien. Un incident au cours d’un match de foot ne peut dégénérer de cette façon que s’il y a un terrain favorable. Pourtant, les responsables que nous avons rencontrés ont été très clairs au sujet des Kurdes. Ils les considèrent comme partie intégrante de la population syrienne, qui, selon eux, forme une seule famille. D’ailleurs, certaines figures kurdes de Syrie ont elles-mêmes condamné les incidents et les débordements qui ont suivi. Toutefois, les dirigeants n’ont pas voulu répondre à la question de savoir si les auteurs des incidents avaient été incités à agir et par qui. Mais ils ne se sentent visiblement pas très rassurés, conscients qu’il y a un climat général hostile à la Syrie. »
Q: Établissent-ils un lien entre ce qui s’est passé en Syrie et les manifestations des étudiants au Liban ?
R: « Rien de tel n’a été dit devant nous. De toute façon, il faut attendre les résultats de l’enquête officielle menée actuellement pour connaître la véritable dimension de ce qui s’est passé. »
Q: Vous avez récemment signé un protocole de coopération avec le syndicat des journalistes syriens. Cela entraîne-t-il des contraintes sur la liberté d’expression de la presse libanaise ?
R: « Ce protocole est renouvelable d’année en année. Il n’a rien à voir avec la visite que nous venons d’effectuer en Syrie. Il s’agit simplement de fournir des facilités aux journalistes libanais qui se rendent en Syrie et vice versa. Mais nul ne songerait à demander à la presse libanaise de tenir un langage déterminé. C’est hors de question. »
Chebli Matta, étudiant en sciences politiques
Q: Voyez-vous un lien entre les incidents de Syrie et les manifestations des értudiants libanais ?
R: « Certainement pas. Ceux qui disent cela ne cherchent qu’à discréditer le mouvement estudiantin. Comment les jeunes Libanais auraient-ils pu coordonner leur action revendicatrice avec les Kurdes de Syrie ? Le prétendre est non seulement faux, mais ridicule, et nous ramène à la traditionnelle histoire du complot, si chère aux régimes arabes, auquel le Liban s’apparente de plus en plus. Le prétendre est aussi un signe d’immaturité politique pour fuir les vrais problèmes. »
Q: Les incidents s’inscrivent-ils dans le cadre des pressions américaines contre la Syrie ?
R: « Peut-être. Il faut attendre la suite des événements. Je pense simplement qu’en n’entamant pas des réformes sérieuses, le régime syrien facilite la tâche à ses ennemis. »
Scarlett HADDAD
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