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Actualités - Opinion

Hommage à Joseph Abou-Nader Comme un conte de Noël triste

L’homme qui nous a quittés voici quelques jours, Joseph Abou-Nader, fondateur et longtemps directeur de l’Institut des sciences économiques et appliquées (ISAE), n’était pas un homme ordinaire. Il s’est extrait de son enfance misérable – un père cordonnier, dans les vieux quartiers de Beyrouth, dans les années 20 – par la magie d’un conte de fées qu’il est allé chercher seul, tout enfant, poussé par un cœur déjà immense. Nous sommes alors à l’époque du mandat. Un jour, débarque dans l’échoppe de son père un soldat français qui commande une paire de bottes. Il en prend livraison au bout de quelques jours mais refuse de s’acquitter de son dû sur-le-champ, tout en promettant de payer quelques semaines plus tard. A l’échéance, c’est le petit Joseph qui est envoyé à la caserne recevoir la somme due. L’homme l’accueille par des insultes et des gifles. Joseph rentre en pleurs devant tant d’injustice et raconte l’histoire. Mais que faire face à un soldat de la puissance occupante ? Le lendemain, sur le chemin de l’école, Joseph aperçoit un bâtiment gardé par des Sénégalais en armes. Sur le fronton, cette inscription : Tribunal de justice militaire. Le petit Joseph s’approche alors d’un des gardes : « Je veux parler au juge. – Quoi, toi, tu veux parler au juge ? – Oui, moi, je veux parler au juge. – Bon, eh bien... Viens, petit ! Viens parler au juge. » C’est ainsi qu’à moins de dix ans, Joseph est introduit, seul, chez le juge militaire français, un civil, qui jouera par la suite un rôle dans la famille Abou-Nader. Après avoir écouté l’histoire de Joseph, il décroche son téléphone et intime au soldat l’ordre de régler son dû « avant que Joseph ne rentre de l’école, à 4 heures ». Puis il s’adresse à Joseph en disant : « Maintenant, tu vas aller à l’école et quand tu auras fini, passe à l’échoppe de ton père. Il te dira que le soldat est passé payer et tu lui expliqueras ce que tu as fait. Tu lui diras aussi que je passerai le voir demain, une fois que tu seras rentré de l’école. » On imagine les larmes de stupéfaction et l’émotion des parents quand Joseph rentra de l’école ce jour-là. On imagine aussi l’émotion de la famille et le branle-bas de combat, le lendemain dans la ruelle où M. Abou-Nader tenait son échoppe, lorsque le juge militaire français arriva avec son escorte. Il tenait dans ses bras une grande caisse : « Ce sont des livres pour toi, Joseph. Pour que tu apprennes bien le français. » (Eh oui, le mandat français, ce pouvait aussi être cela : des livres et de la culture). Dès lors et pendant de nombreuses années, la famille du cordonnier allait vivre sous l’aile du juge et de sa famille. De bourses scolaires en aides variées, Joseph finira ses études scolaires, puis ce sera le Centre mathématique et enfin, par la grâce de son mérite et d’une intelligence aiguillonnée par son désir de justice sociale et d’un cœur grand comme le monde, ce sera Paris, la ville éblouissante, et l’École centrale. Là, il apprendra qu’il existe une école d’ingénieurs pour enfants pauvres, pour étudiants forcés de travailler le jour et qui n’ont que la nuit pour s’instruire : le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Joseph rentrera donc au Liban, une fois ses études terminées, un gros dossier sous le bras : le dossier de la création d’un centre associé au CNAM et fonctionnant selon les mêmes principes. Sept ans durant, il va courir les « notabilités » et les « grands personnages » de la République. En vain. Jusqu’au jour où on lui conseillera d’aller voir un « original comme lui », un type un peu spécial mais qui appréciera son idée. Son nom ? Le ministre des Travaux publics en exercice, M. Kamal Joumblat. Quand Joseph l’appelle chez lui, tard le soir du même jour, et qu’il lui raconte son projet au téléphone, ce dernier lui donne rendez-vous pour le lendemain matin à 7 heures, pour le petit déjeuner. C’est de leur travail en commun que naîtra l’ISAE, qui attire aujourd’hui des centaines d’étudiants de milieux modestes et pauvres. Situé dans la banlieue sud de Beyrouth, il sera pendant les années de guerre l’objet des convoitises des partis qui règnent dans la région. Mais Joseph tiendra bon. L’ISAE restera un institut où se mêlent toutes les communautés, un bastion de laïcité dans une mer de fanatisme et de pensée rétrograde. Et comme si ce combat de tous les instants ne suffisait pas, comme si ces centaines d’adolescents qui lui doivent leur unique bagage dans la vie ne pouvaient suffire à combler son besoin de donner, Joseph, à qui le Ciel n’a pas voulu donner de descendance biologique, va adopter la famille que fondera l’une de ses élèves musulmanes comme sa propre famille avait été un jour adoptée par un juge militaire français. Il ne pouvait se contenter d’une famille biologique, ses frères et sœurs, de l’appartenance à une communauté précise dans un pays de surcroît fragmenté. L’humanité pour lui était quelque chose d’immense : des marées d’hommes qui devaient être tous frères. Son engagement humain avait la force et la profondeur de ceux des grands rêveurs, des grands mystiques, des saints. Comme eux, son mode de vie était réduit à presque rien. Le spectacle de notre société futile et réactionnaire l’affligeait et son visage était un masque de tristesse qu’éclairait parfois une conversation avec un jeune camarade idéaliste et brillant comme lui-même l’était encore. Il aimait ses jeunes étudiants ou collaborateurs comme on aime ses enfants et, plus encore, ses petits-enfants. Noël devait être de tous les instants. Un monde de contes de fées était à notre portée. Nous avions tous assez de cœur pour le savoir. L’émotion qui régnait lors de ses obsèques parmi des gens venus d’horizons si variés témoigne de la force de son message. Les hommages que n’ont cessé de lui rendre, jusqu’à sa dernière heure, les plus hautes autorités libanaises et françaises nous permettent d’espérer que le monde plus juste pour lequel il militait ne se réduira pas toujours à de vaines espérances. Charles ABDALLAH École centrale de Paris Enseignant à l’ISAE

L’homme qui nous a quittés voici quelques jours, Joseph Abou-Nader, fondateur et longtemps directeur de l’Institut des sciences économiques et appliquées (ISAE), n’était pas un homme ordinaire. Il s’est extrait de son enfance misérable – un père cordonnier, dans les vieux quartiers de Beyrouth, dans les années 20 – par la magie d’un conte de fées qu’il est allé chercher seul, tout enfant, poussé par un cœur déjà immense. Nous sommes alors à l’époque du mandat. Un jour, débarque dans l’échoppe de son père un soldat français qui commande une paire de bottes. Il en prend livraison au bout de quelques jours mais refuse de s’acquitter de son dû sur-le-champ, tout en promettant de payer quelques semaines plus tard. A l’échéance, c’est le petit Joseph qui est envoyé à la caserne recevoir la...