En rugby, cela s’appelle botter en touche. Harcelés par Washington qui veut les voir quitter au plus vite le Liban, cesser de couvrir le Hezbollah et les activistes de l’ancien régime irakien, renoncer définitivement à abriter les mouvements ultrapalestiniens, enfin détruire leur arsenal d’« armes de destruction massive », les Syriens viennent de faire une offre qui ne pouvait que placer Tel-Aviv en mauvaise posture. Objectif atteint, à en juger par la riposte embarrassée du cabinet Sharon. Dans un premier temps, le ministère israélien des Affaires étrangères a jugé qu’« il s’agit d’une manœuvre de propagande » et non d’« une idée sérieuse dans la mesure où la proposition (de négocier sans conditions préalables) n’a pas été transmise par les véritables médiateurs, à savoir le département d’État et la Maison-Blanche ». Voilà qui devrait faire grandement plaisir aux Nations unies et aux autres membres du défunt quartette... Deux heures plus tard, Sylvan Shalom en personne montait au créneau pour estimer que « si le président Assad veut réellement et sincèrement ouvrir des négociations, il doit s’avancer avec de réelles intentions de paix ». Ce qui signifie, a-t-il pris soin de préciser, « mettre fin aux activités terroristes qui viennent de son pays ». Petit rappel historique : l’État hébreu avait déjà opposé une fin de non-recevoir à une relance du dialogue contenue dans un appel d’Assad aux USA.
Pour l’heure, on en est là. Il conviendrait cependant de ne pas trop tenir compte des prises de position publiques, destinées le plus souvent à la consommation intérieure quand ce n’est pas à servir d’écran de fumée derrière lequel les protagonistes peuvent tout à leur aise préparer leurs dossiers et entamer des contacts préliminaires. Prudent, l’émissaire onusien dans la région, le Norvégien Terjé Roed-Larsen s’est contenté de qualifier d’« encourageante » l’initiative damascène. On pourra observer en passant que le geste a été décidé quarante-huit heures après une rencontre entre l’inamovible chef de la diplomatie syrienne Farouk el-Chareh et son homologue yankee Colin Powell – en instance de départ, lui – et que le choix de l’émissaire onusien n’a pas dû être fortuit, puisqu’il fut l’homme derrière les accords d’Oslo et que son épouse, Mona Juul, a longtemps représenté son pays à Tel-Aviv.
Hier, dans certains milieux syriens, on s’activait à étoffer le message. « Notre offre vise la communauté internationale et surtout les États-Unis », a ainsi déclaré un responsable qui a demandé à ne pas être cité, alors que les médias officiels choisissaient d’ignorer la déclaration de l’ancien vice-ministre norvégien des AE. Point n’était besoin de la précision « anonyme » tant il est clair que, par-dessus la tête du vieil ennemi sioniste, c’est à l’Administration Bush que Bachar el-Assad veut s’adresser, convaincu de ne pas être une priorité pour un Likoud empêtré dans ses contradictions après sa décision de démantèlement des colonies de peuplement à Gaza.
D’ailleurs, va-t-on discuter éventuellement d’un retour aux frontières du 4 juin 1967 ou bien des nouvelles réalités nées des conséquences de l’occupation cette année-là du Golan, puis de son annexion en 1981 ? À ce propos, il serait utile de rappeler – encore que cela ne serve pas à grand-chose tant est évidente la mauvaise foi des faucons israéliens désormais alliés aux néoconservateurs américains – que Yitzhak Rabin avait admis dès 1992 la nécessité de revenir aux lignes de séparation précédant la guerre. Encore faudrait-il préciser qu’il n’existe pas entre les deux pays une seule ligne de séparation tranchée mais trois : la première avait été tracée en 1923 par la Grande-Bretagne et la France (en vertu des accords négociés à l’époque par les diplomates François Georges-Picot et Mark Sykes) ; la seconde résulte de l’armistice de 1949 ; la dernière enfin est celle prévalant au 4 juin 67. Entre la première ligne, reconnue par les Israéliens, et celle de 67, admise par les Syriens, il y a une différence d’une vingtaine de kilomètres carrés, un écart géographiquement minime mais combien important pour l’avenir de l’ensemble de la région, car cet espace détermine l’accès au lac de Tibériade et à la haute vallée du Jourdain, c’est-à-dire à un formidable réservoir d’eau. L’entité sioniste tient à conserver la zone de Tibériade mais accepterait de restituer Hemmeh en échange d’un contrôle des sources du Banias. En attendant un éventuel règlement de ces points litigieux, le sort des 17 000 colons installés sur le Golan dans 33 implantations demeurerait en suspens.
En toute logique, les deux camps, ayant posé chacun ses jalons, devraient attendre le jugement de l’oracle US. Lequel ne pourrait se prononcer qu’après le 20 janvier, date de l’investiture pour un second mandat de George W. Bush. D’ici là...
Christian MERVILLE
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