Deux grands interprètes, dans leur belle maturité et appréciés du public libanais pour leur remarquable prestation, ont offert aux mélomanes une soirée musicale en conjuguant au clavier leur talent. D’abord indépendamment, ensuite dans un éblouissant jeu à quatre mains. Sous les spots de la scène, Elizabeth Sombart, jupe longue en soie et bustier clairs, cheveux blonds cendrés dénoués jusqu’aux épaules et longue écharpe saumon vif traînant sur le tabouret. À ses côtés, Victor Bunin, profil tchékovien, costume sombre avec nœud de papillon sur chemise blanche et un talent à couper le souffle.
Lui qui nous a captivés précédemment avec le Gaspard de la nuit de Ravel et son redoubtable Scarbo. Au menu, court mais dense, les trésors du romantisme. Œuvres-joyaux du répertoire du XIXe siècle avec des pages retentissantes de Beethoven, Schubert et Chopin.
Ouverture avec la Sonate n°15, dite La pastorale, de Beethoven, sous les doigts agiles et magiciens de Victor Bunin. Trois mouvements pour traduire tous les états d’âme du génie de Bonn devant la nature. Narration d’un lyrisme souvent doux et tranquille, tout en faisant des incursions imprévisibles du côté de ces accords aux morsures rageuses dont seul Beethoven a le secret. Échos à peine voilés des remous intérieurs du compositeur, cette œuvre témoigne avec éclat mais sans la folie passionnée de la Clair de lune des grands moments de tourmente et d’exaltation d’un compositeur à la sensibilité d’écorché vif. Rêverie d’un promeneur solitaire aux humeurs sombres, mais où les embellies sont des moments de grâce. Promenade en musique à travers des paysages tendres, magnifiques et verdoyants, mais où la menace des orages est constamment soulevée…
Accords somptueux
et virtuosité
Pour prendre le relais, une œuvre grandiose dans sa narration et sa conception, une des œuvres maîtresses pour piano à quatre mains de Franz Schubert: La fantaisie en fa mineur. Fantaisie absolue dans ce développement thématique, empruntant en toute liberté et originalité ses motifs à des phrases cycliques s’envolant comme de grands cercles enflammés touchés brusquement par une myriade de gouttes de pluie... Les premières mesures, à la mélodie soyeuse entrant droit au cœur, semble jaillir du fond de la nuit et de l’inconnu… Mesures à la fois légères et graves, pénétrantes et volatiles, sombres et lumineuses, heureuses et chargées de tristesse… Motifs récurrents pour une impression de rêve insistant et tenace, où le bonheur est traqué comme une quête impossible… Entre larmes et rires, euphorie et angoisse, gaieté et tristesse, se déroule l’univers sonore chatoyant de ce rêveur impénitent qui recourait lui aussi à mère nature pour le bercer et le consoler. Accords somptueux pour cette fantaisie tournoyante, d’une volubilité maîtrisée et surtout d’une grande richesse polyphonique. Excellente interprétation de deux pianistes absolument maîtres de leur art. Harmonie et synchronisation parfaites ont donné une splendide version de cette Fantaisie qui a mené les auditeurs vers des rives lointaines où la campagne a des allures de paradis...
Pour conclure, Elizabeth Sombart seule devant le clavier pour nous entretenir du plus prince virtuose des pianistes: Frédéric Chopin. Silence, grand silence pour cette flamboyante et émouvante Sonate en si mineur du pèlerin polonais. Faisant fi des conventions, ne s’attachant qu’à son inspiration profonde, Chopin donne ici une sonate vibrante de ses craintes, nostalgies et élans. Bruissante d’un univers intérieur tourmenté et délicat à la fois, cette œuvre, parfois déroutante par sa composition si libre, déploie les fastes sonores d’une écriture des plus captivantes. Une écriture où les voix secrètes de l’enfance et les plaintes du cœur de l’âge adulte se conjuguent avec violence et dans un chaos troublant. Avec le rappel insidieux et omniprésent d’une mélodie fuyante comme un amour qui se dérobe inexplicablement. Poésie musicale délirante et fiévreuse que celle d’un dandy d’un raffinement aristocratique. Chromatismes et rythmes saccadés sur fond de mélodies lancinantes prennent littéralement d’assaut les touches d’ivoire sous les vagues houleuses et démontées des notes ignées. Une œuvre puissante et incandescente, aux tonalités sourdes et lumineuses, parlant de la lumière et des blessures de la vie, mais aussi des craintes et de la libération de la mort. D’une phrase qui s’exhale comme un dernier soupir aux fracas des embardées chargées de colère, tout Chopin est là! Chopin dans ses admirables épanchements désespérés et révoltés qui descendent aux tréfonds des tourmentes du cœur pour s’élancer, telle une volée d’oiseaux ivres de liberté, vers des espaces infinis où tous les rêves sont possibles…
Public attentif et recueilli (oui pas de faux applaudissements à des moments inappropriés et pas de sonneries des mobiles dérangeantes) pour deux musiciens amoureux fou de leur art. Un grand moment qui a comblé les nombreux pianophiles.
Edgar DAVIDIAN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Deux grands interprètes, dans leur belle maturité et appréciés du public libanais pour leur remarquable prestation, ont offert aux mélomanes une soirée musicale en conjuguant au clavier leur talent. D’abord indépendamment, ensuite dans un éblouissant jeu à quatre mains. Sous les spots de la scène, Elizabeth Sombart, jupe longue en soie et bustier clairs, cheveux blonds cendrés dénoués jusqu’aux épaules et longue écharpe saumon vif traînant sur le tabouret. À ses côtés, Victor Bunin, profil tchékovien, costume sombre avec nœud de papillon sur chemise blanche et un talent à couper le souffle.
Lui qui nous a captivés précédemment avec le Gaspard de la nuit de Ravel et son redoubtable Scarbo. Au menu, court mais dense, les trésors du romantisme. Œuvres-joyaux du répertoire du XIXe siècle avec des pages...