Quarante-quatrième semaine de 2004.
Même si les différences sont nombreuses, parfois énormes, il se retrouve d’étranges résonnances, de singulières correspondances entre le Karamé 2004 et le Hariri 2000. Arrivés tous deux par vol direct de la (très large) planète opposition – qui par un abracadabra discrètement mais efficacement lancé des bords du Barada ou des ruines de Anjar ; qui par raz-de-marée électoral aux causes pas toujours naturelles –, ils se sont retrouvés catapultés deuxième moitié d’un Exécutif qu’Émile Lahoud a toujours voulu, et veut toujours marquer de son sceau. Une cire à la couleur volontairement syrienne.
Et l’effendi comme son prédécesseur n’ont justement pas manqué de pimenter leur allégeance à Damas ou leurs affinités électives avec le tuteur syrien de rafraîchissants zestes d’ambiguïté. Omar Karamé a ainsi souvent fustigé l’interventionnisme tutélaire, tant aux législatives 2000 qu’aux municipales 2004, et sa pratique régulière et assidue de ses alliés électoraux nordistes, Nayla Moawad, Boutros Harb et Samir Frangié entre autres, ne lui a rendu qu’un peu plus évidente, plus compréhensible, plus urgente, la nécessité de sacraliser la démocratie, les libertés publiques, l’État de droit. Et plus détestable l’immixtionnisme du tandem SR libano-syrien endoctriné aux « stratégiques » intérêts : il les a, à différents degrés, subis. La façon dont il s’est démarqué de son ministre de l’Information, de son inacceptable amalgame, de sa folklorique complotite, a été remarquable de fermeté et de clarté.
Sans compter que Omar Karamé a sans doute tiré les leçons du désaveu total que ses concitoyens lui avaient asséné en l’an 92, visiblement loin de toute rancune ou d’esprit de revanche. Dans son discours d’iftar, jeudi soir, entouré de tous ses prédécesseurs dont un Rafic Hariri visiblement en pleine forme, le nouveau locataire du Sérail a multiplié les signes de bonne volonté : à l’égard de ses compatriotes, en choisissant délibérément de ne pas les abreuver de promesses ; à l’égard de l’opinion, en annonçant la guerre à outrance à la corruption ; à l’égard de l’opposition, à qui il a continué de tendre la main.
Vouloir, c’est pouvoir un peu ?
Certes. Mais si elle est nécessaire, cette volonté n’en reste pas moins cruellement insuffisante, et il lui suffit de très peu, au Liban, pour se transformer en de stériles et inutiles velléités. Ce n’est pas parce que Omar Karamé veut que Omar Karamé peut.
L’effendi a voulu éviter, avant de former son gouvernement, tout signe extérieur de provocation à l’encontre notamment d’un Walid Joumblatt qui apparaît de plus en plus essentiel dans l’équation de sauvetage du Liban – et les flèches vitriolées, désordonnées et bouffonnes que lui lance le Baas du ministre du Travail ne font que confirmer les Libanais dans cette certitude. Peine perdue : un ministère ultrasensible a été confié à un émir fils de, certes, mais pratiquement nu sur le plan populaire, et trois autres à des adversaires notoires du chef du PSP.
L’effendi a voulu intégrer l’opposition libanaise, à commencer par Kornet Chehwane, dans son équipe. Il savait bien pourtant que cela ne pouvait se faire qu’à des conditions clairement et préalablement définies, que sur la base d’une déclaration ministérielle qui donne la part nette à la souveraineté, l’indépendance et l’autonomie du Liban, à la prééminence de la démocratie et des libertés. Une façon de garantir la pérennité du Liban et ses spécificités, une assurance de ne pas se mettre en marge de la communauté internationale. Peine perdue : cette déclaration ministérielle que tout le monde attend pour finir de se prononcer a toutes les chances du monde de tabler sur la cohésion libano-syrienne et la concomitance des deux volets pour faire face à une résolution onusienne. Sans compter, dans le même sillage, que Omar Karamé avait prévu, dans cette fameuse allocution d’iftar, de dire les mots suivants : « Notre relation avec la Syrie-sœur est régie par l’accord de Taëf et le traité de fraternité. J’insiste sur notre attachement à appliquer l’accord de Taëf dans son intégralité. » Peine perdue : ces mots-là, le n° 3 de l’État ne les a pas dits. Pourquoi ? Sur quelle(s) injonction(s) ?
Omar Karmé n’est pas Zorro, loin de là. Surtout que sa marge de manœuvre est grillagée, muselée par un système présidentiel de facto, une majorité absolue pour le président de la République au sein d’un gouvernement formé, selon l’opposition libanaise, sur base « de clientélisme, de suivisme et d’exclusion ». Et elle n’a certainement pas tort, même s’il est clair que de cette équipe monochrome et à l’inquiétante philosophie, vont très vite se distinguer quelques ministres animés, à l’instar de l’effendi, de la meilleure des bonnes volontés. Qu’ils se rassurent pourtant : les Libanais ne les jugeront qu’en fonction de leurs actes.
En espérant que Omar Karamé ne pousse pas le mimétisme avec son richissime prédécesseur jusqu’à devenir le spécialiste libanais septentrional de l’ingestion puis de la digestion de couleuvres. Il a l’air d’être bien parti. C’est dommage : il est également bien parti dans le positif. Surtout que tous les locataires du Sérail n’ont pas la résilience stomacale de Rafic Hariri.
Ziyad MAKHOUL
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Même si les différences sont nombreuses, parfois énormes, il se retrouve d’étranges résonnances, de singulières correspondances entre le Karamé 2004 et le Hariri 2000. Arrivés tous deux par vol direct de la (très large) planète opposition – qui par un abracadabra discrètement mais efficacement lancé des bords du Barada ou des ruines de Anjar ; qui par raz-de-marée électoral aux causes pas toujours naturelles –, ils se sont retrouvés catapultés deuxième moitié d’un Exécutif qu’Émile Lahoud a toujours voulu, et veut toujours marquer de son sceau. Une cire à la couleur volontairement syrienne.
Et l’effendi comme son prédécesseur n’ont justement pas manqué de pimenter leur allégeance à Damas ou leurs affinités électives avec le tuteur syrien de rafraîchissants...