Par le père Paul Naaman
Université Saint-Esprit de Kaslik
En 1986, l’Administration Reagan, après avoir remarqué une baisse du niveau scientifique aux États-Unis par rapport au Japon – parvenu à développer son industrie et à la placer au premier rang en une vitesse record –, résolut de déclarer « l’état d’urgence », recourant à cette devise : « Une nation en danger. »
Ce qui a amené d’urgence les spécialistes concernés à se pencher sur ce fait étonnant et à pousser leurs recherches afin de comprendre l’expérience japonaise ainsi que celle d’autres pays en compétition. L’Administration américaine a ainsi été amenée à prévoir un budget considérable pour intensifier les recherches et élaborer des plans appropriés en vue de développer l’enseignement et d’entreprendre une refonte du système éducatif en vue de rétablir la primauté des États-Unis dans ce domaine.
À cette expérience américaine, il nous faut ajouter que le développement accéléré des technologies de la communication et le processus de mondialisation qui l’ont accompagné ont poussé aussi l’Europe, aux vieilles traditions universitaires, à refondre sa philosophie et sa politique pédagogique afin d’adapter, autant que faire se peut, son système pédagogique au système américain de crédits, tout en le conciliant avec ses traditions culturelles propres et en maintenant une sorte d’échelle commune susceptible d’assurer aux étudiants, grâce à sa flexibilité, une démocratisation réelle de l’enseignement supérieur, ainsi que la possibilité de poursuivre leurs études où ils le souhaitent. Cette échelle commune devrait aussi assurer aux diplômés leur insertion dans les institutions informatisées qui leur permettent d’enrichir leurs expériences et de développer leurs aptitudes et leur créativité. Ce qui facilitera les échanges culturels par le maillage des intérêts et permettra aux jeunes et aux démunis, comme aux ouvriers, de se mobiliser à la recherche d’un emploi pour éviter le chômage et le désordre social.
Cet « événement-épreuve » qui a changé la situation académique aux États-Unis et l’a orientée vers la modernité – à l’instar de la refonte du système pédagogique européen –, outre qu’il secoue la conscience libanaise, nous place tous face à nos responsabilités. Surtout si l’on visite les universités arabes modernes, en particulier les universités privées ou publiques du Golfe, et que l’on s’attarde sur les programmes, les équipements modernes, les bibliothèques, les centres d’informatique et de formation, les technologies de l’information, les centres polyvalents et l’enseignement continu.
Si ce Libanais qui porte le souci du développement de son pays effectue cette visite, il ne manquera pas de se demander : « Est-ce que le Liban demeure, comme il l’a été, un pays de rayonnement culturel et le phare de l’Orient ? A-t-il donc besoin de cette surabondance d’universités, de facultés et d’instituts ? Ou plutôt d’une vision innovante de l’université, de technologies éducationnelles modernes, propres à être mises à l’œuvre et à se développer, pour rendre la vie plus digne d’être vécue ? N’a-t-il pas besoin d’universités qui protègent la nation des travers de la politique et de la mondialisation, et qui s’accordent avec ce qu’elles ont de meilleur et de positif ?
Toutes ces rapides transformations mondiales dont nous sommes témoins nous obligent ainsi à opérer une remise en question complète de notre politique pédagogique et scientifique, dans tous ses cycles, en vue de la rendre plus adaptée à des changements inévitables qui sont à même d’élever le Liban au rang des pays créateurs de culture et de développement.
Par là se révèle l’importance d’une approche rapide, que nous voudrions exposer selon trois axes principaux de réflexion susceptibles, à notre sens, d’innover notre enseignement supérieur en vue de son excellence et de sa spécificité souhaitées.
I. Les objectifs de l’enseignement
supérieur
Les experts en économie considèrent aujourd’hui que l’investissement sur le « capital humain » est le facteur fondamental du développement social et économique. C’est suite à cette constatation que les objectifs et les missions traditionnels de l’université, lesquels se limitaient à la transmission du savoir et au développement de l’esprit responsable, sont devenus, pour ainsi dire, hors contexte. Car l’université d’aujourd’hui est loin d’être une institution insulaire, indépendante de son milieu et étrangère aux problèmes de l’emploi et du développement. Sa mission fondamentale lui assigne désormais d’être un agent du développement de l’homme et de la société devenue cognitive.
L’université, dans cette perspective, doit former le diplômant à l’autoapprentissage et lui assurer une formation continue qui le rende apte à s’adapter aux progrès requis par son métier ; elle doit aussi le former à la pratique de la réflexion et à la solution des problèmes qui surgissent au double niveau théorique et professionnel.
D’où l’importance majeure de la formation interdisciplinaire vu que les aptitudes générales s’avèrent indispensables pour la rénovation des métiers révolus. L’université se doit aussi d’organiser des séminaires de formation intensive dans tous ses cursus et même une formation par alternance qui permette à l’étudiant de répartir sa formation entre l’université et des stages dans des institutions appropriées. Enfin, l’université se doit, surtout, de ne pas oublier l’homme, sujet souverain de sa pédagogie, dont elle doit cultiver les sens de la liberté, de la réflexion critique, de l’esprit démocratique, de ses droits, de ses obligations civiques et axiologiques, et enfin le sens de la justice sociale.
II. La recherche scientifique
Si l’on considère que l’objectif de l’université est le développement de la connaissance et sa diffusion dans la société, cela ne peut se faire que par le biais de la recherche scientifique. Mais la recherche scientifique créatrice et féconde n’est guère le fait du chercheur solitaire mais d’une « équipe pluridisciplinaire », car il n’y a pas de disciplines indépendantes là où le développement du savoir les a rendues transversales, nécessitant, au niveau de la recherche, une équipe de spécialistes et des centres de recherche qui demeurent le facteur essentiel pour la rénovation des connaissances et leur richesse. D’autant que la recherche s’est mondialisée, même dans ses principes, ses méthodes et ses résultats.
Quant à l’Orient et ses universités, s’il se contente de demeurer un récepteur du savoir et non un auteur, un agent de son enrichissement et de sa diffusion, son sort sera malheureusement celui d’un emprunteur, un consommateur de technologie, ce qui a déjà conduit et conduira à des secousses politiques, économiques, sociales et culturelles graves, dont on observe les traces dans l’accroissement de la pauvreté, du chômage et de la grande fracture entre les pays du Nord et du Sud, ainsi que dans l’augmentation de l’intégrisme religieux et de la violence qui en résulte.
Est-ce qu’il nous appartient, nous, fils des premiers pionniers de la créativité, d’accepter ce déclin pour faire fi de toute inventivité ?
III. La formation du maître
et la rénovation du style didactique
L’enseignant-chercheur est sans doute le maître de la recherche. De ce point de vue, il paraît indispensable de revoir le style et les méthodes de l’enseignement traditionnel. Les redites des matières, leur répétition, leur rabâchage, d’année en année, ont momifié le cerveau du maître. Aussi est-il nécessaire que l’université s’attache à former ses maîtres à la recherche et qu’elle s’efforce de modifier leur rôle routinier qui consiste à transmettre le savoir par le biais de conférences ex-cathedra.
L’un des bienfaits des technologies de la communication et de l’information est d’avoir dépouillé les professeurs de ce rôle qu’elles ont fait évoluer, sans arrêt, en transmettant le savoir par le son et l’image, consacrant ainsi plus de temps à tous les étudiants. Ainsi, le rôle du maître a-t-il changé ; il est devenu un éveilleur de conscience pratiquant un dialogue continu qui permet à l’étudiant la conversion du savoir en aptitudes dynamiques, c’est-à-dire à l’invention et à la créativité.
Pour répondre à ces objectifs, l’université devra adapter ses programmes aux exigences socio-économiques et à ce que nécessite le progrès scientifique et technologique. Elle devra revoir, sans cesse, la pratique de l’enseignement supérieur et son adaptation à la dynamique du changement ; elle devra évaluer le niveau des diplômes qu’elle décerne, le niveau d’enseignement des professeurs, des bibliothèques, des laboratoires et des équipements assignés à la recherche. C’est dans ce climat mental que l’université pourra assurer sa présence au sein de la société.
Si tel est aujourd’hui ce que l’on peut solliciter des universités de grande renommée, que faire avec celles qui poussent comme des champignons dans le désert ? Seraient-elles capables d’assumer les charges requises ? D’autre part, si tels sont déjà les impératifs académiques souhaités dans les universités privées de rénommée pour qu’elles puissent persévérer dans la course, que dire de l’Université libanaise, délaissée et livrée à elle-même, au profit des politiciens, comme l’affirment son président, ses doyens et ses enseignants ?
L’Université libanaise assume, à notre point de vue, une présence et un rôle de base. Ce que nous attendons d’elle, c’est un élan réel qu’elle aurait déjà amorcé, semble-t-il. Or nous sommes tous prêts à la suivre dans sa voie, à condition qu’elle assume la modernité, le progrès et le caractère sacré du savoir afin de parvenir à la connaissance de la vérité, ce but souverain auquel aspire l’enseignement universitaire dans les sociétés libérales fondées sur le droit de l’homme et la culture de la paix.
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