Il faut croire que c’était inéluctable à l’ère de l’Internet, du câble, du tout-global : le terrorisme, en s’internationalisant, se devait de devenir médiatique, de se transformer en un show, combien sinistre, lourd d’une charge émotionnelle propre à frapper les imaginations. Comme dans un mauvais film d’horreur, il y a la lugubre mise en scène : un groupe d’hommes encagoulés, habillés de noir, lourdement armés, debout devant un prisonnier que l’on sent terrorisé, les yeux bandés et le plus souvent forcé de se tenir dans une posture humiliante, comme si la terrible sentence qu’il va subir ne suffisait pas seule à sa déchéance physique et psychologique. Il y a aussi le message : le plus souvent une exigence impossible à satisfaire, quand elle ne comporte pas une simple demande de rançon. Il y a cette terrible incertitude quant à l’identité véritable des preneurs d’otages qui rend plus difficile, sinon impossible, tout dialogue avec eux. Il y a enfin, plus que tout, cette incroyable cruauté à l ‘égard de personnes innocentes, dont le seul tort en définitive consiste à s’être trouvés au mauvais endroit, au mauvais moment.
Si le but recherché est de couper l’Irak du reste du monde, alors il est atteint. De nombreuses firmes présentes depuis dix-sept mois ont choisi de plier bagage ; le rythme des investissements se ralentit un peu plus chaque jour, dans le même temps que s’accentue le repli vers des zones considérées comme sûres et que sont abandonnés des projets de développement. Autre conséquence de la folie qui s’est emparée de l’antique Mésopotamie, plus pernicieuse celle-là : désormais, on parle bien peu, sinon pas du tout, de la guerre et de ses « dommages collatéraux », les disparitions faisant seules la une de la presse et des journaux télévisés.
Dans leur sécheresse, les chiffres sont éloquents : au total, 130 étrangers ont été enlevés à ce jour. Une trentaine ont été exécutés, dont vingt par décapitation. À lui seul, le groupe al-Tawhid wal Jihad d’Abou Moussab al-Zarqaoui s’est rendu coupable de la mise à mort de sept d’entre eux, sans parler des attentats à la voiture piégée et des accrochages armés avec les Marines ou les supplétifs de la police locale. Le responsable du groupe a personnellement tranché la tête d’Eugene Armstrong, a confirmé la CIA après analyse de la voix figurant sur la cassette vidéo parvenue aux chaînes de télévision. L’Américain, son compatriote Jack Hensley (lui aussi exécuté par ses bourreaux) et le Britannique Kenneth Bigley devaient servir de monnaie d’échange pour la libération des Irakiennes détenues à Abou Ghraib ou à Oum el-Qasr. Or, affirme le commandement US, il n’existe présentement que deux prisonnières : Rihab Rachid Taha, surnommée « Docteur microbes », et Houda Saleh Mahdi Ammache, appelée aussi Madame Anthrax, ce qui en dit long sur les activités passées de l’une et de l’autre. L’Association des ulémas met en doute cette révélation, prétendant que des dizaines, peut-être même des centaines de femmes croupissent aujourd’hui dans les geôles.
Le gouvernement de Tony Blair, après celui de Silvio Berlusconi, refuse de céder aux pressions. Toute concession, fait valoir son chef, ne servirait qu’à rendre plus difficile la situation sur le terrain et encouragerait l’émergence de nouveaux groupes. À Rome et à Londres, on cite de plus l’exemple de Paris qui n’a pu, malgré ses amitiés arabes et de nombreux contacts avec les ravisseurs, obtenir la libération des journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot. En fait, les capitales concernées, plutôt que de faire front commun face à la vague de kidnappings, ont choisi de l’affronter en rangs épars, ce qui a eu pour effet de radicaliser l’attitude des divers groupuscules de la mouvance islamiste et de transformer des incidents qui ne semblaient pas, au départ, concertés en une vaste industrie. Il n’en reste pas moins que le malaise est grand au sein des chancelleries occidentales, d’autant plus que les dernières manifestations de l’insécurité rampante coïncident avec le discours particulièrement musclé de George W. Bush, mardi dernier devant l’Assemblée générale des Nations unies, son affirmation que l’Irak est « en marche vers la démocratie et la liberté », et qu’il importe de demeurer sur place « pour triompher ».
Par calcul électoral sans doute, le président des États-Unis a volontairement choisi de rester dans le vague sur ce dernier point. Vaincre, oui, mais quel ennemi, comment, à quel prix, alors qu’il est question d’engager de nouveaux crédits pour l’effort de guerre et de nouveaux contingents dans les batailles à venir ? « Quagmire » (marécage) : le mot, que l’on croyait enfoui dans le tréfonds des mémoires depuis le Vietnam, reparaît dans le vocabulaire de la presse US. Et un nouveau syndrome est en train de naître, qui n’efface pas l’ancien.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il faut croire que c’était inéluctable à l’ère de l’Internet, du câble, du tout-global : le terrorisme, en s’internationalisant, se devait de devenir médiatique, de se transformer en un show, combien sinistre, lourd d’une charge émotionnelle propre à frapper les imaginations. Comme dans un mauvais film d’horreur, il y a la lugubre mise en scène : un groupe d’hommes encagoulés, habillés de noir, lourdement armés, debout devant un prisonnier que l’on sent terrorisé, les yeux bandés et le plus souvent forcé de se tenir dans une posture humiliante, comme si la terrible sentence qu’il va subir ne suffisait pas seule à sa déchéance physique et psychologique. Il y a aussi le message : le plus souvent une exigence impossible à satisfaire, quand elle ne comporte pas une simple demande de rançon. Il y a cette...