Cette chute de la maison Chalabi dont l’épisode le plus marquant est en train de se jouer sur la scène irakienne, ne s’inscrivait-elle pas dans la logique des événements de ces dernières semaines ? Entre l’arrivée triomphale en avril 2003, dans Bagdad « libérée », du chef du clan, l’inquiétant Ahmed, sa fuite hors du pays et l’annonce, hier lundi, qu’il sera arrêté, en même temps que son neveu, à leur retour, le monde aura suivi, ébahi, le déroulement d’une série de péripéties dignes du meilleur John Le Carré. Depuis qu’il est tombé en disgrâce, au printemps dernier, l’ancien protégé du vice-président américain Dick Cheney vit en exil à Téhéran. D’où il ne cesse à intervalles réguliers d’annoncer qu’il reviendra « dans les prochains jours » pour faire face à ce qu’il qualifie de campagne de calomnies. Il y a quelque temps, des indiscrétions émanant en droite ligne de Washington étaient parvenues à la presse américaine, laissant entendre que le chef du Congrès national irakien était ni plus ni moins qu’un agent de Téhéran chargé d’une mission d’intoxication auprès des services de renseignements américains destinée à provoquer une intervention militaire et le renversement du régime de Saddam Hussein, ennemi honni de la République islamique.
Vérité ou montage fruit de l’imagination de journalistes en mal de copie ? Toujours est-il qu’aujourd’hui, le tableau est bien fait pour confirmer une telle thèse. En effet, les Américains ont si bien manœuvré qu’après avoir détruit – de moins en moins durablement, on le constate tous les jours – l’ordre établi par les talibans à l’Est, ils se sont attaqués, dans la foulée, à celui des baassistes à l’Ouest, ouvrant ainsi grande la voie devant l’Iran, qui fait désormais figure, aux côtés de la Turquie, de superpuissance régionale. Devenus incontournables, les mollahs sont appelés à jouer un rôle de premier plan dans ce Proche-Orient où d’ailleurs ils avaient déjà timidement pris pied dès les années quatre-vingt. S’il est un scénario-catastrophe auquel la présente Administration US préfère ne pas trop penser, c’est bien celui qui verrait, au lendemain d’une nette victoire des chiites irakiens lors des élections générales à venir, s’opérer un rapprochement entre ceux-ci et un voisin somme toute naturel avec lequel leur pays partage près de 1 500 kilomètres de frontière.
En attendant cette peu rassurante éventualité, les faucons de Bush continuent d’accumuler les victoires et de perdre la guerre. Hier, le communiqué de leur commandement sur le terrain annonçait,sur le mode triomphaliste, le nombre de victimes dans le camp de l’Armée du mehdi. Ce que, par contre, Donald Rumsfeld ne voudra en aucun cas reconnaître, c’est que ses généraux sont en train de fabriquer plus de « terroristes » qu’ils n’en tuent et de dilapider le peu de crédit moral dont leur pays jouit encore. On se bat à Baaqouba, on se bat à Bassora, à Najaf, à Bagdad même. L’impétueux Moqtada Sadr parle de lutter « jusqu’à la dernière goutte de son sang », ranimant du coup l’ardeur guerrière de ses partisans, éprouvés par les combats qui se poursuivent depuis vendredi. Pendant ce temps, à la tête d’un gouvernement provisoire chargé de préparer le scrutin de janvier prochain, Iyad Allaoui apporte chaque jour la preuve qu’il a vécu trop longtemps à l’étranger et se comporte comme s’il était démocratiquement élu par le peuple. Au nombre des mesures annoncées en week-end : le rétablissement de la peine de mort et la fermeture du bureau de la chaîne de télévision al-Jazira, deux décisions qui n’ont pas amélioré son image aux yeux de l’opinion publique.
La confusion et l’incertitude sont telles, et si grands les risques d’une conflagration plus large que l’ayatollah Sistani a sagement choisi d’aller se faire soigner à Londres pour des artères coronaires bouchées. Une décision dictée par ses médecins traitants, a-t-on précisé dans son entourage. Mais à en croire d’autres sources, le saint homme ne veut pour rien au monde assumer le rôle de témoin des règlements de comptes en cours, qui risquent de déborder sur les lieux les plus vénérés de la communauté, créant une situation dont le grand voisin serait appelé à être l’arbitre.
On le voit : si les Yankees ont mis au point une grossière variante du rugby qu’ils appellent football, les Perses, eux, sont les inventeurs des échecs, ce jeu tout en subtilité, basé sur les mathématiques et où l’on aime prendre son temps… On comprend aussi qu’ils en soient encore, patiemment et combien habilement, à placer leurs pions.
Eh oui, avec la Corée du Nord à l’autre bout de la planète, « l’axe du mal » a encore de beaux jours devant lui.
Bravo, l’Oncle Sam. Pour une performance qu’on espère unique.
Christian MERVILLE
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