Il est épris de théâtre comme on peut être épris d’une femme. Profondément. Il a cet art dans la peau. En droite ligne du Caire, où il est le doyen de la Faculté de dramaturgie, et du haut de ses vingt-huit ouvrages, tous en arabe et tous consacrés au monde des planches, le regard vif des êtres mûrs qui en sont revenus de tout, mais qui gardent une âme d’une éternelle jeunesse, le sourire simple, affable et chaleureux, d’une grande modestie de propos, avec ce savoureux accent des gens du Nil, le Dr Ahmed Sakhsoukh avoue n’être guère rassasié encore des feux de la rampe. Il en parle avec enthousiasme, volupté, sagesse, connaissance de cause et surtout volubilité. Croisé à Baalbeck, avant le lever de rideau pour L’Émigré de Brisbane de Georges Schéhadé (à qui il voue une grande admiration), la conversation a glissé sur la vie des comédiens, l’écriture des pièces et surtout l’évaluation de «notre» théâtre, aux salles, hélas, de plus en plus désertées… Ahmed Sakhsoukh est invité par la LAU, dans le cadre du VIIe Festival international de théâtre universitaire, pour donner une conférence intitulée «Regards pour un théâtre du futur».
Avec lui, il était intéressant d’avoir plus de détails sur la vie dramaturgique cairote et égyptienne et faire la lumière sur le parcours d’un homme de lettres, d’un voyageur infatigable et aussi d’un comédien qui garde un excellent souvenir de ses débuts devant les caméras et les spots de la scène. Un probe intellectuel arabe qui sait mesurer la valeur et le poids des mots.
Après des études à l’Institut des comédiens au Caire, il passe cinq années à Port-Saïd où il embrasse la profession de comédien à côté de Mahmoud Yassin et Samir el-Asfouri pour tâter aussi du cinema.
Un riche parcours
Tout remonte à l’enfance, bien sûr, la clef de tous les mystères et de toutes les vocations est toujours là! À l’âge de cinq ans, Ahmed Sakhsoukh, habitant à côté de Mohammed Zeki, est sollicité pour un rôle d’enfant au théâtre. Et depuis, comment oublier la magie et l’ivresse de ce moment? Et voilà comment on devient mordu d’un monde qui offre tous les sortilèges et tous les pouvoirs. Le rêve s’entête, s’incruste, et Ahmed Sakhsoukh, de l’Académie des beaux-arts du Caire (dont Rachid Roujdi était le doyen) où il terminait sa formation, se rend à Vienne et passe plus de dix ans d’études et de vie en Europe. Là, il obtient son doctorat avec, pour sujet de thèse, les «Courants philosophiques de l’absurde dans le théâtre européen», avant d’entamer une carrière vouée à l’écriture, à la critique, à la production et à la traduction. Profil polymorphe d’un homme qui ne jure que par le théâtre! Il compte à son actif la traduction (de l’allemand à l’arabe) des œuvres de Schnitzer, Muller, Fassbinder ainsi que d’un ouvrage sur Lee Strasberg. Côté essai, son Tawfic el-Hakim, penseur et concepteur dramaturgique a obtenu le prix des écrivains égyptiens. On cite aussi volontiers quelques-uns de ses écrits à succès al-abnaa (Les fils), Houb ma kabl al-rahil (Amour avant le départ) et al-Chaytan yarkoss (Le diable danse) avec Rania Youssef. Mais son triomphe demeure sans nul doute la traduction-adaptation de Ein fest fur Boris de Thomas Bernhardt (devenue en arabe Eid el-Milad) et qui fut interprétée successivement par Raghda puis Pussy qui a obtenu, en 2003, le prix de la meilleure actrice ! Autre consécration de cette laborieuse carrière, le prix de l’État qui lui a été décerné en 89 pour l’ensemble de ses travaux. Actuellement, en préparation, un film dont il vient de signer le scénario, au titre typiquement égyptien: Houb Ala Nahr el-Danube (Amour sur le Danube). Samy Adla est le metteur en scène pressenti.
Le rêve d’un mouvement
théâtral arabe
Parcours riche et qui permet à Ahmed Sakhsoukh de dire avec conviction que le « théâtre est l’expression de civilisation de toute société. Pour moi, affirme-t-il, c’est la vie. Le théâtre rend les gens plus civilisés, plus éveillés.C’est une industrie lourde. Elle bâtit l’homme. Le théâtre du monde arabe est venu du Liban. En 1847, l’étincelle a commencé avec Maroun Naccache et son Bakhil (L’Avare de Molière). La deuxième étincelle est venue de Syrie avec Khalil Kabbani. Tout cela a créé une certaine atmosphère en Égypte, et notamment au Caire. Aujourd’hui, avec ses 17 millions d’habitants, notre capitale a plus de sept théâtres d’État et autant de privés avec des troupes indépendantes. Les triomphes pour l’année dernière furent le Roi Lear de Shakespeare, avec Yehyia el-Faymari et Sawsan Bader, et Eid Milad avec Pussy… Le théâtre libanais est absent du monde égyptien des planches. Nous en connaissons quelques bribes par des productions qui arrivent aux abords du Nil. Au Liban, j’ai une grande admiration pour les travaux de Nidal el-Achkar, Siham Nasser, Roger Assaf, les Rahbani (leur Socrate a épaté les Égyptiens). Côté acteur, mes préférences vont à Julia Kassar et Camille Salameh qui aborde la comédie avec beaucoup d’esprit…»
Il a égrené par ailleurs les noms des meilleurs auteurs égyptiens (Tawfic el-Hakim en tête de liste, Alfred Faraj, Lenine al-Kamli, Sameh Mahran, Mohsen Mouselhi, Fatma Youssef et Nihad Seliha), évoqué le profil des acteurs les plus aimés et les plus applaudis (Hamdi Gaith, Nour el-Cherif, Souheir el-Mourchidi, Mohsena Tewfic, Yehyia el-Fakhrani) et fait le tour d’horizon des producteurs nouvelle vague (Hana Abdel Fattah, Intissar Abdel Fattah, Nasser Abdel Menaan).
En dehors des lumières de la rampe et loin d’une page blanche à remplir, quel est le souhait d’Ahmed Sakhsoukh? «Je souhaite que déferle un mouvement théâtral sur le monde arabe et que ce mouvement influence non seulement les peuples arabes mais leurs gouvernants aussi, pour entreprendre des mesures plus sérieuses. D’abord, au niveau de la liberté d’expression et la démocratie, ensuite afin d’adopter les décisions qui reflètent l’avis de l’homme de la rue…»
En somme, le théâtre comme on en rêve tous, depuis de tous les temps: outils de civilisation, de culture, de réflexion, certes et de divertissement, mais aussi d’information et d’action.
Edgar DAVIDIAN
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