Depuis que le débat sur une éventuelle reconduction de son mandat, par les grâces d’un (dangereux, inacceptable et impopulaire) amendement constitutionnel, s’est ouvert en fanfare, il y a plusieurs semaines, le principal intéressé, Émile Lahoud, restait d’une discrétion et d’une neutralité impressionnantes, qui n’avaient d’égales, toutes proportions gardées, que celles de l’autre pôle d’un Exécutif en guéguerre civile, Rafic Hariri.
Le président sortant laissait ses lieutenants s’agiter et orchestrer la campagne marketing politico-médiatico-populaire. Que ce soit par le truchement de déclarations publiques (le ministre d’État Abdel-Rahim Mrad se demandant haut et fort, il y a quelques semaines, pourquoi ce qui était valable en 1995 pour Élias Hraoui ne le serait pas, en 2004, pour Émile Lahoud, et pourquoi les proreconductionnistes d’hier s’opposent aujourd’hui notoirement à tout embryon d’idée de prorogation) ; de meetings monstres qui se métamorphosent en de la dévotion monomaniaque, tous portraits présidentiels dehors, à l’égard d’un seul homme (à l’instar du rassemblement des édiles municipaux au Biel, organisé de main de maître par Élias Murr la semaine dernière) ; ou de propositions législatives off the record, à l’initiative de parlementaires loyalistes (un texte de loi serait en cours de réalisation afin de remplacer l’amendement de l’article 49 par une mutation pure et simple de cette clause : la reconduction de trois ans serait remplacée par un mandat réduit de six à quatre ou cinq ans, renouvelable une fois).
Mais estimant visiblement que les hommes du président avaient rempli leur part du contrat, ou alors qu’ils manquaient d’efficacité, l’actuel locataire de Baabda semble avoir décidé de monter lui-même au créneau. Et d’enclencher, pour les semaines à venir, une étape nouvelle dans sa perception personnelle de l’échéance automnale. Apparemment au diapason, comme l’ensemble des présidentiables déclarés ou non, avec le no hear no see syrien, Émile Lahoud a commencé dès vendredi dernier à délivrer, par petites bribes, ce qui ressemble fort à une ébauche, encore générale, de programme politique.
Devant ses visiteurs de fin de semaine, il avait rappelé, à qui aurait été tenté de les oublier, les trois constantes autour desquelles il a articulé son mandat : appui inconditionnel à la résistance « contre les manigances de l’ennemi israélien », lutte contre les corrompus, les corrupteurs et les pourris, et attention prioritaire portée à la crise socio-économique. Ensuite – et surtout –, hier dimanche, au cours de ce qui est censé être son dernier discours de fête de l’armée, Émile Lahoud a asséné une véritable leçon aux antireconductionnistes. « Il n’existe pas de mandat corrompu mais des corrompus au sein de tout régime » ; « aucune concession ne sera faite au discours d’investiture, indispensable si l’on veut construire un État moderne et en finir avec le clientélisme politico-confessionnel responsable de l’émigration des jeunes » ; « le Liban a de la chance : c’est grâce à l’ancien et à l’actuel commandement en chef de l’armée que les institutions sécuritaires ne se sont pas transformées en autant de boutiques » ; « la sécurité assurée par l’armée, avec l’aide de la Syrie, est un soutien à l’économie », a martelé le chef de l’État.
Le message en filigrane est clair : comment réussir à imposer en deux mois ce qui n’a pas pu être fait en près de six ans ? Faudrait-il donc un deuxième mandat ? Mais force est de relever que ce qui pourrait se lire, depuis deux jours, comme une plaidoirie, preuves à l’appui, en faveur de la reconduction de son propre mandat, peut tout aussi bien être écouté et entendu comme un véritable testament politique, une laundry list qu’Émile Lahoud pourrait avoir décidé dès aujourd’hui, bon gré mal gré, de léguer à son successeur. Une nomenclature des tâches à réaliser si l’on veut sortir le Liban de l’abysse, et qu’il s’est employé, a-t-il souligné, à mettre en œuvre malgré les mille et uns obstacles, les mille et uns « corrupteurs et pourris ».
Programme ou testament politique ? Les semaines à venir répondront. En attendant, Émile Lahoud est descendu dans l’arène. Une chose est sûre : c’est à la seule ombre d’une Constitution sacralisée que sa dernière corrida en faveur du Liban sera méritoire, sans doute retenue par l’histoire, et on ne peut plus applaudie.
Ziyad MAKHOUL
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Le président sortant laissait ses lieutenants s’agiter et orchestrer la campagne marketing politico-médiatico-populaire. Que ce soit par le truchement de déclarations publiques (le ministre d’État Abdel-Rahim Mrad se demandant haut et fort, il y a quelques semaines, pourquoi ce qui était valable en 1995 pour Élias Hraoui ne le serait pas, en 2004, pour Émile Lahoud, et...