Par Farès Souhaid
député du Kesrouan-Jbeil
Le 30 janvier 2003, un séminaire de travail regroupant des personnalités palestiniennes s’était tenu à Beyrouth, et avait pour thème principal « L’expérience de la résistance palestinienne au Liban - une remise en question ». Des personnalités palestiniennes avaient eu alors le courage de critiquer leur expérience au Liban et de reconnaître leurs fautes. Et cela, malgré les excuses présentées par d’autres participants. Dont certains avaient noté, par ailleurs, que les Libanais n’en finissent pas de disserter sur ce que les autres veulent du Liban, sans prendre la peine, parallèlement, de présenter à l’opinion publique arabe ce qu’ils veulent eux-mêmes pour leur pays.
Aujourd’hui, « L’Appel de Beyrouth » se présente comme étant le seul essai qui définisse clairement la vision de ceux qui l’ont rédigé, musulmans et chrétiens. Une vision axée principalement sur l’entente libanaise d’une part, et sur la participation des Libanais à la modernisation du monde arabe, d’autre part.
Durant le séminaire de Saydet el-Jabal, le problème palestinien a été soulevé et discuté longuement. Bon nombre d’intervenants avaient accusé « L’Appel de Beyrouth » d’être conciliant avec le peuple palestinien mais dur vis-à-vis de la Syrie. Et cette remarque, formulée par beaucoup de chrétiens libanais, reste un des points conflictuels cruciaux au sein des relations libano-syriennes. Pour une raison bien simple : les défenseurs de la présence syrienne au Liban mettent souvent en avant le problème palestinien. Ils se présentent ainsi comme étant les champions d’un système sécuritaire mixte libano-syrien, qui préviendrait tout nouveau risque de combats mêlant des réfugiés palestiniens, et auquel les chrétiens seraient sensibles. Voilà comment ces personnes expliquent leur appui à la présence syrienne, d’autant plus que les chrétiens se sentent désormais démunis, notamment après la liquidation de leurs milices et à cause de l’hostilité de l’État à leur encontre.
Et, afin de renforcer cette théorie, la Syrie continue d’empêcher tout dialogue libano-palestinien, faisant même passer toute tentative d’ouverture pour une trahison de la cause arabe. Une cause que la Syrie prétend représenter seule, depuis la conférence de Madrid en 1992. Ainsi, toute tentative palestinienne visant à un dialogue avec Israël est également perçue par Damas comme un acte de trahison. Oslo en est la preuve frappante. L’attaque à la bombe contre le siège du parti phalangiste à Beyrouth, en 1993, survenue quelques jours après la signature des accords d’Oslo, a confirmé la présence de cette main de fer syrienne qui veut intimider l’opinion publique libanaise.
De plus, toute tentative de dialogue entre Palestiniens et Libanais est également comprise par Damas comme étant un complot contre l’influence syrienne au Liban. L’interdiction de diffuser l’intervention de Yasser Arafat au cours du sommet arabe de Beyrouth en est la preuve la plus évidente, ainsi que la perquisition du domicile d’un député du Kesrouan, survenue vingt-quatre heures après la visite de représentants palestiniens à Bkerké, qu’accompagnaient trois membres du Rassemblement de Kornet Chehwane.
Voilà pourquoi « L’Appel de Beyrouth » s’est directement adressé aux Palestiniens : « Nous voulons dire à nos frères palestiniens que nous avons définitivement tourné la page de la guerre dont nous avons tous été victimes. Nous voulons leur dire que seul un Liban indépendant et souverain peut les aider à obtenir la reconnaissance de leurs droits nationaux. Nous voulons leur dire également que la création d’un État palestinien indépendant est un facteur essentiel de stabilité pour le Liban. Nous rejetons l’exploitation qui est faite de la présence des réfugiés palestiniens au Liban et nous demandons l’octroi aux réfugiés de leurs droits humanitaires. Nous estimons que l’État doit, en accord avec les autorités palestiniennes, exercer sa pleine souveraineté sur les camps palestiniens du Liban. Nous pensons que la création d’un État palestinien responsable de ses citoyens, aussi bien en Palestine qu’au Liban et dans les pays de la diaspora, contribuera grandement à régler le problème des réfugiés au Liban. »
Ce chapitre, auquel beaucoup de Libanais ont donné leur accord, a été l’une des raisons essentielles de l’interdiction de la parution de « L’Appel de Beyrouth ». Comme s’il était interdit aux Libanais d’aborder des questions qui ont été à la source de réels conflits, comme la présence palestinienne au Liban, par exemple. Comme s’il leur était simplement demandé d’attendre un règlement du conflit israélo-arabe – dont bénéficierait en premier Damas –, pour qu’ils puissent se libérer du frein inhibiteur imposé par la Syrie à tous ceux qui essaient de trouver une solution à leurs problèmes. Et entre-temps, les Libanais ne devraient avoir d’autre choix que de subir patiemment les conséquences de ce conflit, supporter la corruption, la violation de leur dignité nationale, ainsi que mille et une autres punitions.
Aborder la question palestinienne et ouvrir un dialogue direct avec l’Autorité palestinienne « est une question qui relève de la raison d’État ». Comme si les Libanais étaient un peuple incapable de réfléchir, ou de prendre des initiatives. Comme si les chrétiens du Liban devaient accepter de se sentir « menacés » par l’intégrisme musulman d’un côté, la présence palestinienne de l’autre. Comme si seule la Syrie devait se présenter comme la protectrice d’une minorité apeurée, affaiblie, incapable d’entamer une action constructive. La remarque exprimée à Saydet el-Jabal est en fait le fruit d’un précieux mécanisme adopté par les gens du pouvoir appuyés par la Syrie. Lesquels considèrent que l’appartenance arabe du Liban n’est possible que dans l’adhésion complète des Libanais à la théorie syrienne. Serait-ce au prix de l’élimination du Liban en faveur de la Syrie ?
Nous affirmons, au contraire, que l’appartenance des Libanais au monde arabe n’est pas une décision qui nous a été imposée, ni une leçon que nous avons apprise, mais une réalité dont nous avons pleinement conscience. Nous voulons également rappeler que le Liban n’a pas besoin d’être « arabisé », parce qu’il n’a jamais failli à ses obligations et qu’il a payé pour défendre son appartenance au monde arabe un prix beaucoup plus élevé que celui consenti par les autres pays. Nous voulons dire à nos frères arabes que l’arabisation ne peut servir de base à une complémentarité que si elle se fonde sur le respect mutuel, le pluralisme, la liberté et l’ouverture sur le monde.
Un article paru le 24 juin et signé par Hicham Debsi, un intellectuel palestinien résidant à Aïn el-Heloué, a commenté « L’Appel de Beyrouth » sous le titre : « La Palestine dans “L’Appel de Beyrouth” ». L’auteur de cet article commence par reconnaître les erreurs commises par les Palestiniens au Liban, et soulève un problème commun que ces derniers partagent avec les Libanais. Cela concerne l’appartenance de la Palestine au monde arabe. Il met ainsi en évidence l’amertume palestinienne vis-à-vis du monde arabe lorsque les régimes arabes s’adressaient aux Palestiniens en leur disant : « Soyez nos Arabes, nous serons vos Palestiniens. » Il reconnaît ensuite la nécessité d’entamer un dialogue de fond avec les Libanais, ne serait-ce qu’en raison des nombreux points communs qui existent entre les deux peuples, et du prix exorbitant qu’ils ont payé tous deux pour la cause palestinienne. Enfin, il affiche sans ambages son appui à « L’Appel de Beyrouth ».
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