Le diplomate néoconservateur américain Paul Bremer, venu il y a treize mois à Bagdad avec des idées simples, a quitté en catimini un Irak bien compliqué et ravagé par la violence.
Arrivé le 12 mai 2003 dans un pays fraîchement libéré du dictateur Saddam Hussein, où il pouvait circuler en voiture pour rencontrer les Irakiens, il est reparti hier en hélicoptère de son quartier général jusqu’à l’aéroport international de Bagdad, car toutes les rues sont devenues dangereuses pour un convoi de la coalition.
Quelques jours après avoir posé le pied en Irak, après que son prédécesseur Jay Garner eut été débarqué par le président George W. Bush, cet homme de 62 ans commet une énorme erreur, de l’avis de la plupart des responsables irakiens, qui ruinera sa mission. Il signe son premier décret, dissolvant l’armée irakienne, qui n’a pourtant guère opposé de résistance aux forces américaines en mars 2003, jetant des centaines de milliers de militaires dans la misère, dont une partie dans les bras de la guérilla. « Rétrospectivement, je crois que nous aurions dû corriger ce faux pas encore plus vite », reconnaît-il, après avoir attendu trois semaines pour reprendre le versement des soldes. Il met également à mal l’appareil d’État en lançant une campagne de « débaassification » qui aboutit au licenciement de 30 000 fonctionnaires. Ce spécialiste du contre-terrorisme supprime aussi les services de renseignements, privant la coalition de toute source d’information sur la guérilla naissante. Il devra faire marche arrière en réintégrant plus de 12 000 baassistes qui n’ont « pas de sang sur les mains ». Mais la guérilla s’est implantée dans le pays.
Autoritaire, il est même qualifié le 2 juin de « dictateur » par l’envoyé spécial de l’Onu Lakhdar Brahimi, mais « c’est quelqu’un qui écoute et accepte de changer d’avis face à de bons arguments », selon Ghassan Salamé, conseiller politique de l’Onu à Bagdad jusqu’en août 2003. Il renonce ainsi à son projet initial de créer un « Conseil consultatif » composé de personnalités chargées de le conseiller pendant que lui dirigerait, en raison de l’opposition, des responsables irakiens.
Il constitue en juillet 2003 le Conseil de gouvernement transitoire, composé de l’ensemble des communautés irakiennes, tout en gardant le droit de veto. « Je veux partager mon casse-tête avec eux, et s’ils veulent des responsabilités, nous allons leur en donner », affirmait-il.
Pragmatique, alors que les soldats sont la cible quotidienne d’attaques mortelles, il met au point avec le Conseil un calendrier pour le transfert des pouvoirs, dont le 30 juin, devenu le 28 juin, est la première étape. Mais cet homme aux cheveux gris, toujours vêtu d’un costume bleu marine et chaussé de bottes militaires, fait au printemps 2004 une nouvelle erreur qui anéantit ses chances de pacifier le pays, condition indispensable pour la relance économique et la reprise des investissements. À la suite de l’assassinat et de la mutilation atroce de quatre agents de sécurité américains à Falloujah, à l’ouest de Bagdad, il prône une riposte de grande ampleur. Les Marines tentent en vain de prendre la ville rebelle, dont ils sont obligés de se retirer après quatre semaines de combats.
Plus grave encore, il ouvre un deuxième front en fermant le journal du dirigeant radical chiite Moqtada Sadr pour incitation à la violence contre les troupes de la coalition et déclare ce jeune chef « hors-la-loi », car un juge a lancé un mandat d’arrêt pour complicité présumée dans l’assassinat d’un rival un an auparavant. Les forces de la coalition affrontent les partisans de Moqtada Sadr dans le sud et le centre chiites, en particulier dans les villes saintes de Najaf et Kerbala, et les faubourgs de Bagdad. Ce travailleur infatigable part vieilli, après avoir découvert un pays qu’il trouve attachant, s’être lié à « des gens exceptionnels », et avoir appris des rudiments d’arabe, dont il s’est promis de continuer l’étude.
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