Dans la série, haute en improvisation, des « fables du gouvernement », une nouvelle version vient s’ajouter à la liste déjà longue des législations annoncées de façon tonitruante et qui s’affaissent comme un mauvais soufflé. De quoi s’agit-il précisément ? Du décret 5 104 promulgué le 24 mars 2001, et qui inclut les soins dentaires dans les prestations de la Sécurité sociale.
Petit historique pour expliquer les raisons d’être de ce décret. Le gouvernement qui, comme chacun le sait, se compose dans sa majorité de grands chefs d’entreprise, décide la réduction des cotisations patronales à la Caisse de Sécurité sociale, et ce, malgré l’opposition de dix membres représentant les salariés au sein du conseil d’administration de la CNSS. En contrepartie, pour calmer le jeu et désamorcer l’affrontement qui s’annonçait avec les salariés, les responsables, magiciens à leurs heures perdues, ont sorti de leur chapeau le décret 5 104, supposé offrir aux assurés sociaux les compensations qu’ils réclamaient.
Trois ans après, ce décret, qui touche plus d’un million trois cent mille libanais, est resté lettre morte. Et pourtant, un début d’exécution avait été amorcé. Pour planter le décor, des appareils dentaires avaient été achetés à grands frais, vingt dentistes avaient été choisis par voie de concours pour mettre ce projet sur les rails.
Trois ans après, les dirigeants que nous avons rencontrés, à tous les niveaux du pouvoir, se déclarent en faveur de cette loi et prêts à soutenir son application. Mais un enfer pavé de bonnes intentions reste un enfer.
Trois ans après, les Libanais, croyant encore, contre toute logique, que la Sécurité sociale rembourserait leur facture de soins dentaires, puisqu’une décision gouvernementale, entérinée par le président de la République, avait été prise dans ce sens, hésitent à entreprendre et payer de leur poche des soins qu’on leur a promis de régler. De ce fait, les dentistes perdent leurs patients, et... ceux-ci perdent à la fois leurs illusions et leurs dents.
Trois ans après, l’État, comme le renard de la fable, continue d’appâter le peuple et lui fait prendre des vessies pour les lanternes. Qui est responsable de cette dérobade ? L’ennemi sioniste peut-être ? Ben Laden ? La guerre en Palestine ? En Irak ?
Trois ans après, cet État Ponce Pilate invoque la situation financière désastreuse de la CNSS pour justifier son retard à tenir ses engagements, oubliant qu’il est le principal responsable de la gabegie qui règne dans tous ses ministères. Comment expliquer cette valse hésitation ? Un début de réponse serait dans le dessein inavoué de favoriser les assurances privées, et particulièrement une, appartenant à un ministre en exercice dans le gouvernement actuel. Un proverbe libanais dit : « Quand le motif apparaît, l’étonnement disparaît. » Pourquoi serions-nous tolérants vis-à-vis de responsables, qui le sont uniquement de nos malheurs, de notre désespoir de citoyens honnêtes, rêvant d’équité et d’égalité, et ne rencontrant qu’amertume et vexations ?
Pourquoi devrions-nous baisser les bras et accepter la loi de la médiocrité érigée en raison d’État ?
Pourquoi accepter que les intérêts privés privent le citoyen de ses droits ?
Pourquoi renoncer à rêver d’hommes qui ne dormiraient que du sommeil du juste ?
Pourquoi renoncer à l’exigence d’un monde meilleur pour soi et pour les autres ?
Pourquoi admettre, la mort dans l’âme, que les cieux ailleurs sont plus cléments ?
Pourquoi honorer et suivre, encore et encore, ceux qui font de nous de nouveaux Sisyphe ?
Mon Dieu, faites qu’il se trouve parmi nos responsables un guérisseur qui, comme dans les temps anciens, soit capable d’appliquer l’antidote à notre vécu empoisonné, capable de nous mener à la source de jouvence pour remédier à cette déliquescence. Mon Dieu, faites que les personnes en charge de notre destin ne nous destinent pas à un futur sans destin.
Pr MAALOUF Élias MAALOUF
Président de l’Ordre
des dentistes du Liban
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