Dans le très beau livre de Dominique Fernandez Un tribunal d’honneur, relatant à mots découverts la vie de Tchaïkovski, un splendide passage est réservé au séjour libératoire en Italie du plus cosmopolite des compositeurs russes. Loin des conflits sociaux tsaristes et des tourmentes affectives insurmontables qui l’assaillaient, Pietr Illitch a su retrouver en sol méditerranéen une parcelle non seulement de lumière mais aussi de bonheur. C’est dans ce sillage de cœur épanoui et de transparence que se place le concert présenté par le Conservatoire national supérieur de musique, d’une indéfectible fidelité à ses mardis soirs consacrés à la musique de chambre.
Après Schubert la semaine dernière, c’est le tour de Tchaïkovski. Rien que du Tchaïkovski. Voilà donc le Sextuor op 70 nommé Souvenir de Florence de celui qui nous enchante toujours avec Le Lac des cygnes et La belle au bois dormant. Lumineux souvenir traduit avec sensibilité et émotion par six musiciens, tous vêtus de noir, et que les mélomanes libanais applaudissent régulièrement pour leurs constantes prestations sous les feux des rampes beyrouthines. Sur scène, pour la volubilité et l’éloquence absolue des cordes, Michel Khaïrallah et Arthur Ter Hovannessian aux violons, Vardan Petrossian et Samir Amouri aux violes, et Roman Storojenco et Angela Hounanian aux violoncelles. Une partition longue de quarante minutes pour traduire les états d’âme et les éblouissements d’un compositeur au génie multiple tant sa production est prolifique et riche (Chostakovitch parlait d’«encyclopédie de techniques»).
Quatre mouvements pour dire toute la beauté sonore des richesses intérieures d’un Tchaïkovski au zénith de son inspiration et ivre d’une liberté qu’il a si peu connue…
Un public indiscipliné
Ouverture avec l’Allegro con spirito chargé d’une atmosphère délicieusement «italianisante» (pour un Russe quand même d’un nationalisme farouche) et qui se déploie insidieusement dans une narration au charme un peu mélancolique. Oui, beaucoup d’esprit dans ces phrases douces comme des caresses et qui dévoilent en toute fausse innocence le goût des interdits enfin transgressés et le plaisir d’être heureux… Plaisir si plein et surtout si communicatif. Foisonnant d’idées et d’impressions, plus chantant et d’une mélodie à la fois triste et légère est cet Adagio cantabile e con moto où les pizzicati mènent le rythme quand les violoncelles ont la lamentation à la fois grave et menaçante.
Trémolos intenses et débordements à peine contenus dans le lyrisme emporté de cet Allegretto moderato aux confins des aveux inadmissibles. Souffle et chaleur pour ces lignes d’une grande virtuosité narrative tout en s’éloignant définitivement d’une tentative de motif folklorique évoquant à pas feutrés et en contours imprécis les tempêtes et les ouragans du village natal de Votkinsk.
Dernier mouvement, l’Allegro vivace est d’une cadence terrible, telle une chevauchée fantastique de notes incendiées sous les remous sans retenue d’une tarentelle ou d’une «canzonetta» où flamboie le ciel de Florence dans ses richesses et sa beauté insoutenables. Déchirements d’un compositeur si proche du bonheur et qui s’en éloigne à contrecœur, telle apparaît cette finale concertante en apothéose avec des cordes aux déchaînements fougueux, impétueux.
Maintenant les applaudissements sont justifiés. On se demande souvent pourquoi le public ne respecte pas les intermittences entre les mouvements (pourtant on distribue bien les cartons du programme à tout le monde à l’entrée de la salle où les mouvements et les morceaux interprétés sont clairement désignés) et s’offre le luxe inutile d’éclater en ovation au beau milieu d’une œuvre qui ne nécessite pas tant de zèle ou de dévotion. Ce qui oblige souvent les musiciens (bien irrités, il faut l’admettre, et à raison) d’arrêter cet enthousiasme déplacé par un geste de la main.
Mais pour ce magnifique et vibrant Sextuor du protégé de Mme von Meck, en fin de concert, un grand bravo et l’on applaudit, maintenant.
Edgar DAVIDIAN
Dans le très beau livre de Dominique Fernandez Un tribunal d’honneur, relatant à mots découverts la vie de Tchaïkovski, un splendide passage est réservé au séjour libératoire en Italie du plus cosmopolite des compositeurs russes. Loin des conflits sociaux tsaristes et des tourmentes affectives insurmontables qui l’assaillaient, Pietr Illitch a su retrouver en sol méditerranéen une parcelle non seulement de lumière mais aussi de bonheur. C’est dans ce sillage de cœur épanoui et de transparence que se place le concert présenté par le Conservatoire national supérieur de musique, d’une indéfectible fidelité à ses mardis soirs consacrés à la musique de chambre.
Après Schubert la semaine dernière, c’est le tour de Tchaïkovski. Rien que du Tchaïkovski. Voilà donc le Sextuor op 70 nommé Souvenir de Florence...
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