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Actualités - Chronologie

UN LIVRE, UN AUTEUR « Le diable au corps », de Raymond Radiguet

S’il est un livre qui définit un auteur, c’est bien «Le diable au corps» de Raymond Radiguet. Cet écrivain français, né en 1903 et décédé en 1923, aura été une météore des lettres françaises. Un peu à la Rimbaud. Mort à vingt ans, Radiguet, dont le nom est lié à celui de Jean Cocteau, n’aura eu le temps d’écrire que deux livres: «Le diable au corps» et «Le bal du comte d’Orgel». Le premier marqua durablement les esprits. Et pour cause, succès à scandale lors de sa parution en 1923, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, il fut adapté au cinéma, en 1947, par Claude Autant-Lara, avec, dans les rôles titres, Gérard Philipe et Micheline Presle. Un duo magnifique (dont l’ancienne génération se souvient avec émotion), dans un film empreint d’un érotisme avant-gardiste pour l’époque. Puis, en 1986, par Marco Bellochio, avec Maruschka Detmers et Frederico Pitzolis, dans une version encore plus sulfureuse. Le diable au corps, devenu depuis un classique de la littérature du début du XXe siècle, est certainement une œuvre à découvrir. Autant dans ses versions sur papier que sur pellicule. Un auteur de dix-sept ans Tragique roman initiatique, Le diable au corps est le récit d’une passion entre une jeune femme fraîchement mariée, Marthe, et un garçon de seize ans, François, le narrateur. Une passion racontée rétrospectivement par le jeune héros, devenu adulte, avec une froide lucidité. Une histoire d’amour d’autant plus «inconvenante» qu’elle est placée dans le contexte de la Première Guerre mondiale et que le mari de l’héroïne est au front, en train de risquer sa vie. Les ligues de vertu poussent les hauts cris. Reste que le scandale est dû aussi à la publicité, savamment orchestrée par Cocteau, son mentor, et Bernard Grasset, son éditeur, autour de l’âge de l’auteur (17 ans) et de l’inspiration autobiographique du livre. De fait, la trame de ce roman est construite à partir d’une expérience personnelle. Raymond Radiguet a lui-même eu une liaison, à quatorze ans (entre 1917 et 1919), avec une femme de 24 ans, mariée à un soldat parti à la guerre. De cette aventure amoureuse, l’auteur garda un sentiment d’échec – son mari de retour du front, sa maîtresse mit fin à leur liaison –, qui le poussa sans doute à transposer par écrit son histoire. Sauf qu’il prit en quelque sorte sa revanche en lui donnant une fin tragique, totalement différente de celle de la réalité. Mais qui était donc cet écrivain prodige? Fils aîné du caricaturiste Maurice Radiguet, l’auteur passa une enfance paisible, sans événement marquant, à part une crise de folie de la bonne des voisins, épisode qu’il retranscrira dans Le diable au corps. La guerre éclate, c’est un peu les grandes vacances pour les élèves de France. Passionné de lecture, Radiguet, lui, se plonge dans les romans moralistes de Mme de Lafayette et les œuvres de Stendhal, de Proust, de Mallarmé, de Rimbaud, de Lautréamont... À quinze ans, il abandonne ses études pour collaborer à plusieurs journaux. Il signe aussi bien des dessins, des poèmes, des contes que des reportages. Il collabore, entre autres, aux fameuses revues Dada et Littérature d’André Breton, et se fait connaître des milieux littéraires. Il frayera ainsi avec Picasso, Modigliani, Poulenc, Auric, Max Jacob et Cocteau. Lequel le prend immédiatement sous son aile. Sa relation avec ce dernier est celle d’un maître à disciple, doublée de rapports amoureux. Qui ne l’empêcheront pas d’avoir, par ailleurs, des liaisons féminines. C’est pour Raymond Radiguet que Cocteau imagina les fameux anneaux trois ors de Cartier. Lancé par Cocteau, Radiguet signe une comédie, Les pélicans, un recueil de poèmes, Les joues en feu, ainsi que le livret d’un opéra comique, Paul et Virginie, qu’il écrit avec son pygmalion. Roman d’analyse En 1921, il écrit la première version du Diable au corps. Le roman sera retravaillé avec l’aide de Cocteau, qui le lira à Bernard Grasset. Ce dernier se montre très enthousiaste. Il l’édite en 1923, avec un premier tirage de 45000 exemplaires, accompagné d’une campagne publicitaire sans précédent dans le monde de l’édition. En dépit des protestations des associations bien pensantes, les critiques furent bienveillantes. Le livre, qui remporta le prix du Nouveau-Monde, eut un énorme succès. Certes, dû au sujet tabou pour l’époque, mais aussi à la qualité de l’écriture très classique et à la profondeur de l’analyse psychologique dont fait preuve un jeune homme de dix-sept ans. Une lucidité rare qui transparaît dans les maximes qui parsèment les pages: «Il est rare qu’un cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs», «Le bonheur est égoïste», «Aucun âge n’échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n’est pas la moindre», «Les vrais pressentiments se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas. Aussi, parfois, nous font-ils accomplir des actes que nous interprétons tout de travers», «Le malheur ne s’admet point, seul le bonheur semble dû»... Des constats d’une grande maturité, qui ont fait dire à certains que Cocteau n’y était pas étranger. D’autant que, selon des rumeurs, le manuscrit de l’œuvre comportait différentes écritures. Des assertions non prouvées, les feuillets ayant, semble-il, disparu. Quoi qu’il en soit, si Cocteau a avoué avoir «beaucoup fait travailler sur les épreuves Raymond Radiguet», les spécialistes affirment « que ce livre est bien de Radiguet. Il participe de la même unité imaginaire que son second roman, Le bal du comte d’Orgel». Écrit dans la foulée du succès du Diable au corps, ce deuxième livre paraîtra en 1924, un an après son décès. En 1923, alors qu’il mettait de l’ordre dans sa vie, une fièvre typhoïde fauchait, à vingt ans, le jeune homme pressé de vivre. Radiguet aura été ce gamin à la lucidité d’homme, dont la vie et l’œuvre sont inextricablement liées. N’avait-il pas écrit ces mots prémonitoires: «Un homme désordonné qui va mourir et ne s’en doute pas met soudain de l’ordre autour de lui. Sa vie change. Il classe des papiers. Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il renonce à ses vices. Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale semble-t-elle d’autant plus injuste. Il allait vivre heureux.» Zéna ZALZAL * Pour ceux qui auraient envie de lire ce livre, il existe en édition de poche, préfacée et commentée par Daniel Leuwers, professeur d’université.
S’il est un livre qui définit un auteur, c’est bien «Le diable au corps» de Raymond Radiguet. Cet écrivain français, né en 1903 et décédé en 1923, aura été une météore des lettres françaises. Un peu à la Rimbaud. Mort à vingt ans, Radiguet, dont le nom est lié à celui de Jean Cocteau, n’aura eu le temps d’écrire que deux livres: «Le diable au corps» et «Le bal du comte d’Orgel». Le premier marqua durablement les esprits. Et pour cause, succès à scandale lors de sa parution en 1923, aux lendemains de la Première Guerre mondiale, il fut adapté au cinéma, en 1947, par Claude Autant-Lara, avec, dans les rôles titres, Gérard Philipe et Micheline Presle. Un duo magnifique (dont l’ancienne génération se souvient avec émotion), dans un film empreint d’un érotisme avant-gardiste pour l’époque....