Les routes libanaises !
On se croirait en pleine jungle !
On se croirait au beau milieu d’un troupeau de chevaux sauvages déferlant à vitesse folle pour fuir je ne sais quel danger.
Le conducteur libanais lui, roule, slalome et rue, à force moteur pétaradant, pour arriver en tête du troupeau, comme si sa vie en dépendait.
Attention, faut surtout pas que quelqu’un passe avant lui. Faut surtout pas que quelqu’un le double. Faut même pas que quelqu’un se trouve dans son champ de vision. Sinon c’est la course folle pour rattraper ce vaurien, cet impertinent. C’est la poursuite effrénée pour le dépasser, avec en prime l’air victorieux, tout en prenant bien soin de lui faire une belle queue de poisson, juste pour la forme, juste pour le narguer et l’effrayer un tout petit peu. Juste un petit peu.
Et si par malheur cette petite blague foirait, mieux vaut l’éviter, le conducteur, car il risquerait d’entrer dans une colère noire. Cette colère si familière qui le fait hurler et gesticuler, tel un pantin désarticulé, et qui, à la limite, ferait hurler de rire le spectateur qui ne se trouve pas dans son champ de vision.
Et puis, pour ce conducteur, pas question de respecter le code de la route. D’ailleurs, le code de la route, il ne sait même pas ce que c’est. Il ne l’a jamais appris. Il le devine, d’instinct voyons.
Rouler à droite, quelle honte ! Car c’est à gauche que roulent les gens bien, même si ce jour-là, ils ont pour une fois envie de flâner, d’engager une conversation téléphonique avec une copine, même si pour cela, ils devaient paralyser la circulation.
Paralyser la circulation, voilà un bien grand mot. Le conducteur mécontent n’a qu’à passer de l’autre côté, qu’à doubler à droite ou qu’à attendre bien sagement que Monsieur termine sa promenade, sa drague, et se réveille enfin de sa léthargie.
Le conducteur libanais, lui, ne s’arrête pas au feu rouge. Il est daltonien. Et puis, à quoi bon s’arrêter devant des feux qui n’ont pas de raison d’être, alors que pendant des années, il s’en est très bien tiré sans ces inutiles machines lumineuses ? À quoi bon laisser passer l’autre, celui de l’autre voie, celui dont le feu est vert ? À quoi bon laisser passer le piéton, pauvre bougre qui doit se résoudre à traverser la rue comme un fou au risque de sa vie ?
Alors, la bonne femme qui s’arrête religieusement devant le feu rouge, tout en veillant bien à ne pas chevaucher la ligne piétonne, on la harcèle, on lui assène un bon coup de Klaxon, interminable, assourdissant, on lui fait des appels de phare, on colle même son pare-choc contre le sien, jusqu’à ce qu’elle sorte de ses gonds et démarre en trombe, quitte à brûler l’inutile feu de signalisation.
Le conducteur libanais, encore lui, ignore le sens interdit. Il ne le voit pas, tout simplement. Alors il s’invite, arrogant, dans une ruelle à sens unique et vous nargue de ce regard suffisant. Quelle insolence !
Et si par malheur vous osez lui en faire la remarque, Dieu seul sait la raclée qui vous attend, ou au mieux, le flot d’insultes élaborées que vous risquez de vous ramasser.
Le conducteur libanais, c’est lui, c’est elle, c’est chacun d’entre nous.
Les routes libanaises ! Bel exemple de courtoisie et de convivialité. Une véritable caricature si elles n’étaient pas si meurtrières.
Anne-Marie EL-HAGE
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