Pour tout décor, un rideau blanc à six pans dont on voit les points de couture avec jeux de lumières colorées et changeants. C’est sur une scène absolument vide d’artifice qu’évoluent la trentaine de danseurs (mais jamais l’auditoire tout au long du spectacle n’aura l’impression d’un tel nombre) de la troupe de l’Académie hongroise de danse dirigée par Imre Dosza, à l’auditorium ?mile Boustani de l’hôtel al-Bustan.
Des saynètes dansées, mêlant les genres et survolant cavalièrement le temps, pour un patchwork sans brio ni panache de séquences, inégal dans ses moments de grâce ou de séduction, mais surtout sans âme ou fil conducteur réel.
Chaussons en satin rose et robes en mousseline « sylphidale » avec Les fresques, très atmosphère ballet russe du siècle dernier, d’un chichiteux amidonné, sur une chorégraphie certes de Petipa, mais dont les images surannées touchent peu un public qui exige aujourd’hui du choc visuel. Suit un pas de deux de Casse-Noisette, avec tutu et corps plumes, où les jeunes filles, pures et chastes, avec des mouvements de colombe, rêvent encore au prince charmant sur une musique de Tchaïkovski qui va toujours droit à tous nos sens.
Toujours dans le sillage de la gloire des tsars, ce passage du Corsaire sur une musique d’Adam, dans une chorégraphie de Petipa, qui interprète les intermittences du cœur d’un flibustier et d’une esclave dans une ronde qui fait sourire de nos jours tant pour ses audaces corporelles que pour ses rituels maniérés d’érotisme raffiné.
Rupture de ton et un brin d’air moderne, autrement dit un peu moins de naphtaline et plus de punch, avec la merveilleuse chanson de Brel, Amsterdam, ce port où les marins se mouchent dans les étoiles et parlent des femmes avec une ébouriffante et tonique crudité. Pantalon et cravate sombres, ceinturon et béret pour un pas de deux masculin bien rodé, vif, ailé et aérien, dans une atmosphère sulfureuse pour une gymnastique très « béjartienne ».
Solo masculin pour prendre la relève et peut-être rester un peu dans le ton du sexe fort avec le Gopak-Buyba Taras où en pantalon de soie rouge, chemise blanche brodée et bottes noires lustrées, un danseur agile, souple combine en un rapide et bref cocktail de mouvements toute l’expression du ballet traditionnel russe et celui des pays avoisinants.
Retour vers un monde plus moderne avec la Musique de chambre n° 1 de Hindemith où deux baigneuses en maillot 1920 tentent en vain de nous vanter les vertus d’un plongeon en eau fraîche. Sur une musique parfois irritante, l’invention visuelle de deux corps épousant les notes en association dissonante n’a rien d’évident et encore moins de séduisant, sauf cette abstraite circonvolution d’une vague géométrie dans l’espace.
Des stridences « hindemithiennes » on passe à la fraîcheur et à la vivacité du folklore transylvanien avec un air de montagne et du terroir. Robes de paysannes fleuries et colorées avec rubans en soie dans leurs cheveux tressés pour les filles et chapeaux de campagne, pantalons et gilets noirs avec chemises blanches à cols ouverts sur bottes jusqu’aux genoux pour les garçons, et voilà que la farandole des hameaux perdus dans les montagnes roumaines s’ébranle, sur fond de claquements de talons et de mains qui battent la mesure, en mouvements sagement ondoyants.
Et pour terminer, sur une musique du Hongrois Erno Dohnanyi, une variation sur le célèbre Ah vous dirais-je maman de Mozart. Cinq chaises en fond de scène, comme pour jouer à « qui va à la chasse perd sa place », et des couples très Chicago de la période d’Al Capone, devant l’innocence de l’enfance avec cette petite fille qui traverse la scène en sautant à la corde.
Images de tous bords. Du chausson rose en pointe aux énergiques bonds des braves paysans en passant par l’évanescence des corps de jeunes filles en fleurs, voilà un panorama de danse, allant des ballets russes aux fragrances romantico-orientales jusqu’aux démarches avant-gardistes, avec un furtif coup d’œil du côté des richesses de danses traditionnelles et folkloriques. C’est comme un pot-pourri : on sait bien qu’il y a là un parfum sans jamais en savourer rien de précis.
Edgar DAVIDIAN
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