Mais mercredi, Essie Mae Washington-Williams, âgée de 78 ans, a décidé qu’elle devait la vérité à ses quatre enfants, ses treize petits-enfants et ses quatre arrière-petits-enfants. Elle a ainsi révélé qu’elle était la fille cachée de Strom Thurmond, décédé en juin dernier à l’âge de 100 ans avec le titre de doyen du Sénat américain et celui moins honorifique de coureur de jupons. « Je me sens soulagée d’un énorme poids », a-t-elle déclaré.
L’histoire de cette femme digne et élégante ressemble à s’y tromper à un conte du Sud des États-Unis, une région marquée au fer rouge par la guerre de Sécession (1861-65), le racisme et la violence des Blancs à l’égard des descendants des esclaves noirs. Le récit de cette femme s’ouvre sur la description banale d’une union comme il y en eut tant au début du XXe siècle en Caroline du Sud : celle d’une jeune servante noire de 16 ans, Carrie Butler, et d’un enseignant blanc, Strom Thurmond, alors âgé de 22 ans. Essie Mae voit le jour le 12 octobre 1925. Mais le jeune homme, qui a déjà des ambitions politiques, n’a pas l’intention de s’encombrer de ce fardeau. Le bébé est séparé de sa mère pour être expédié en Pennsylvanie, dans une famille adoptive.
Derrière ce secret bien gardé, le jeune père, qui va devenir l’un des dirigeants racistes les plus en vue de sa génération, ne va cependant pas renier sa responsabilité à l’égard de sa fille aînée. Un de ses amis décrira d’ailleurs ainsi le futur candidat à la présidence : « Thurmond était politiquement ségrégationniste, mais sexuellement intégrationniste ». Il veillera donc à ce que sa fille ne manque jamais de rien. Toujours plus élégante que ses camarades, elle aura la chance de poursuivre des études et deviendra institutrice.
En 1948, lorsque Strom Thurmond, entre-temps élu gouverneur démocrate de Caroline du Sud, se présente à la présidence des États-Unis avec le programme ouvertement raciste des « dixielands », l’aile droite du Parti démocrate, sa fille est étudiante à l’université, un privilège à l’époque pour une jeune femme métisse. Huit ans plus tard, il rédigera le Southern Manifesto, un texte violemment raciste s’opposant à une décision de la cour suprême sur la fin de la ségrégation dans les écoles. C’est aussi lui qui mènera une croisade contre l’instauration d’une fête nationale célébrant le souvenir du dirigeant noir assassiné Martin Luther King, tout comme il fustigera le président Bill Clinton pour la nomination d’un juge noir à la cour d’appel fédérale.
Pourtant, plus d’un demi-siècle après, Essie Mae défendra publiquement son père en révélant qu’il a fait « beaucoup de choses pour aider d’autres gens, même si ses positions en public laissaient paraître le contraire (...) Demandez à ces personnes de couleur qui était le vrai Strom Thurmond ». Avec les années, la position du sénateur s’était faite moins radicale. Au point de devenir le premier sénateur du Sud à engager, en 1971, des collaborateurs noirs. Lors d’une conférence de presse à Columbia, en Caroline du Sud, elle a confié qu’elle avait préféré garder le silence jusqu’à maintenant pour préserver la carrière de son père. « J’étais attentive à son bien-être, à sa carrière et à sa famille, ici en Caroline du Sud », a-t-elle ajouté. « Ce n’est que lorsque le sénateur Thurmond est décédé que j’ai décidé que mes enfants avaient le droit de savoir d’où ils venaient », a-t-elle dit avec émotion, avant de conclure : « Je suis Essie Mae Washington-Williams et je suis libre, totalement. »


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