Devant un public pour le moins réduit – c’est ce qui s’appelle l’antiaméricanisme crétin à tout crin –, la première soirée s’est néanmoins déployée sur près de quatre heures (dont 45 minutes d’interruption) selon des critères indéniables de qualité, allant crescendo.
En hors-d’œuvre (c’est l’extraordinaire pianiste Hilton Ruiz qui a instauré le vocabulaire musico-gastronomique), le bluesman Andrew « Junior Boy » Jones, « hénaurme » guitariste de Dallas, entouré de trois musiciens de niveau passable (piano/synthétiseur, basse et batterie), a rendu un hommage appuyé à son « mentor » Freddie King. Les organisateurs, qui semblaient avoir oublié que l’homme en question était aussi chanteur, lui ont imposé un micro absolument affreux, qui l’a contraint à se mettre, la plupart du temps, en pilotage instrumental automatique. Ce qui n’empêche que son Mr. Domestic, un bon blues de derrière les fagots de l’État du Sud américain, a fait son effet. Même s’il ne possédait pas le charme magnétique et génial d’un B.B. King – mais qui le pourrait ? –, Junior Boy a offert une belle prestation, du niveau, il est vrai, d’une mise en bouche plus que d’un plat de résistance.
Scat et cadence folle
Le « main dish » est en fait arrivé, après la courte pause, avec le beau « coffre » et les capacités scéniques indéniables d’une Roseanna Vitro, enfant chérie d’Oscar Peterson et de Bill Evans, vestale fidèle et enthousiaste de Ray Charles et de Sarah Vaughan. La chanteuse blanche de l’Arkansas, avec certainement plus de 20 ans de métier au compteur, a alterné avec une intelligence équilibrée confidences à son auditoire, éclats de rire complices avec ses trois acolytes, ses « cats », comme elle a aimé à les appeler et, bien sûr, mélodies triées sur le volet. Un micro un peu plus vaillant que le précédent s’est néanmoins révélé récalcitrant à diriger dans la bonne direction la puissance et les variations tantôt burlesques (Roseanna Vitro n’hésite pas à abuser du «scat», qu’elle maîtrise particulièrement bien), tantôt soyeuses de sa voix.
Alors que la salle se vidait peu à peu – histoire de rester fidèle à l’indécrottable coutume locale qui consiste à quitter un spectacle, quel qu’il soit, avant sa fin, beau mélange d’incapacité à se concentrer un tant soit peu et à profiter du moment présent –, Hilton Ruiz, pianiste mi-portoricain, mi-new-yorkais, s’installe devant son instrument, tournant inexplicablement le dos à son public pendant tout son savoureux tour de piste. Si les accompagnateurs des artistes qui l’ont précédé sur la scène du Madina étaient sans étoffe particulière, les siens, en revanche, étaient largement de son niveau, comme il l’a lui-même rappelé. Le bassiste Orlando Marì et le batteur Steve Barios (le meilleur cette année, après l’inoubliable Mohammed Idriss, ancien compagnon de scène de Mongo Santa Maria) ont littéralement galvanisé les auditeurs, tout heureux de s’offrir de purs moments de solo de basse ou de batterie, à faire pâlir les plus entreprenants et les plus prétentieux de la capitale et de ses environs. Le pianiste au long cours, aux doigts d’acier, capable de galoper sur les gammes à la vitesse folle du « swing » latino, met cartes sur table en se réclamant de Rahsaan Roland Kirk et de Mongo Santa Maria.
Autant le dire: le modeste mais rutilant Festival de jazz et de blues estampillé, n’en déplaise aux obstrués de l’idéologie, «United States of America», n’est pas à rater. Chacun des interprètes propose de réviser les classiques des racines musicales qui feront les belles heures de la musique, pour de bonnes décades encore.
Diala GEMAYEL

