Il ne vous dira pas, comme Saint Laurent, qu’il règne sur son enfance des froissements de soie et des parfums d’étoffes mêlés de pigments et d’amidons. Il ne vantera pas comme Gautier les coquetteries fifties des mères et des grands-mères faites de voilettes, de violette et de corsages. Non, il a beau chercher, on a beau lui raconter qu’il lui arrivait de draper sa jeune sœur de tout le blanc de la maison, il ne voit aucun signe, aucun symptôme d’une vocation précoce. «Aucun hasard, aucune histoire ne m’ont mis là-dedans» se plaît-il à constater. Simplement, il a toujours su qu’il avait quelque chose à faire dans la couture. C’est ce qui l’a poussé à tenter sa chance auprès de la chambre syndicale de Paris. À la fin de ses études, en 1994, il rejoint les ateliers Chanel où, pendant un an, il effectue des missions.
Mais c’est un hasard qui le ramène au Liban. L’histoire d’une affiche sur un kiosque de Paris annonçant un salon des artistes décorateurs à Beyrouth, avec une mention pour les stylistes. Une forte envie d’y participer le pousse à prendre des contacts. C’est avec des collègues français et libanais dont Mira Zantout, Yara Youakim (qui épousera le couturier Olivier Lapidus) et Tony Ward, avec la collaboration de Roula Mocaddem que le projet prend forme. Alors que Keyrouz ne songeait qu’à son retour chez Chanel, il est empêché de quitter le Liban pour cause de service militaire. Cette période achevée, à deux semaines de son départ, il reçoit une commande pour une robe de mariée. Il hésite puis se lance avec l’aide d’une voisine couturière et d’une amie styliste. Le bouche-à-oreille fera la suite. Keyrouz n’a plus le temps de songer à partir. L’été suivant, saison de mariages, il prend commande de cinq robes coup sur coup. La machine s’emballe. En six ans, sa maison s’agrandit, avec quinze collaborateurs que vient chapeauter Denise, chef d’atelier rencontrée naguère chez Chanel et qu’une envie de bouger a conduit à Beyrouth.
À ce petit monde de petites mains et de grands talents, Keyrouz imprime sa touche. Sur les deux étages de sa «boîte à couture», dans cette ruelle étroite et mal éclairée qui descend de la place Tabaris vers le collège des Frères de Gemmayzé, une fois franchi l’escalier abrupt aux marches édentées, tout n’est que murmures, sourires et gentillesse. Dans un décor dépouillé à l’extrême, des mannequins d’atelier miniatures posent sur un guéridon, drapés de gaze et de dentelles.
Avec Rabih, la familiarité s’installe très vite. Il fait partie de ces personnages qu’on a l’impression d’avoir toujours connus. L’élocution est douce, basse, d’un calme hypnotique. Il parle de sa fascination pour le corps féminin, du respect qu’il lui inspire, de son envie spontanée de le mettre en valeur. Il insiste sur l’intimité qui s’installe entre le couturier et son modèle, l’effort d’analyse, de compréhension et d’empathie qui s’impose au hasard d’une commande. Pour chaque cliente, le couturier s’efforce à l’inédit. «Il faut capter quelque chose dans la démarche, l’attitude, le regard.» Il tient compte des fantasmes et des envies. À son tour, la cliente participe au plaisir de la création, propose, suggère, mais n’impose jamais. Dès le moment magique où le couturier drape sur elle le tissu, elle sait qu’il faut faire confiance. Rabih aime les coupes nettes et très près du corps, les plissés en biais qui galbent bustes et hanches, les vêtements qui dégagent une féminité extrême. Dans la couture personnalisée, telle qu’il la pratique, Keyrouz considère qu’on ne peut pas parler de concept. Adaptée au corps réel, une idée perd toujours quelque chose de son élan, mais gagne en émotion. Pour les couleurs, il les aime franches, évite les à peu près, les moires et les changeants. S’il devait créer une collection, il y afficherait des rouges vifs, des bleus-bleus et des verts-verts, tout en gardant cette tendresse particulière des couturiers pour le noir, «la somme vivante de toutes les couleurs du monde». Qu’on lui demande s’il est ému par un détail anatomique, Keyrouz n’hésite pas: «C’est là, autour du cou, le mouvement des épaules, la gorge, la nuque, le port de tête qui conditionne l’élégance des gestes. Ca dit tout. Tout le reste peut être camouflé, mais là, on ne peut tromper personne». Sa définition de l’élégance: «Une manière d’être, une démarche, une voix, comment on fume, comment on tient son sac, une structure mentale qui dirige tout.» Sa définition du vulgaire: « Je refuse les clichés du vulgaire. Il peut y avoir de l’élégance dans l’outré, ça dépend sur qui et comment on l’assume. Dès qu’on n’est plus soi-même, dans des vêtements qui ne sont pas seyants, dès qu’on veut être une mauvaise copie d’une autre, on tombe dans le vulgaire. »
Pour ce jeune couturier qui monte en flèche, l’émotion est le seul moteur. Le reste n’est que technique. Une forme de nostalgie traverse encore ses créations: celle d’un temps où les couturiers de Beyrouth habillaient tout le monde arabe. Paris était encore loin. À ces illustres prédécesseurs, il rêve, un jour, de rendre hommage.
Tendances
Un hiver écossais
La mondialisation fait la part belle aux revendications identitaires. Jamais, depuis l’ouverture du monde au monde nous n’avons eu autant de tentations ethniques. À l’heure où les Celtes s’attachent à réhabiliter leur langue et leur musique, le tartan envahit le prêt-à-porter de l’hiver prochain. Ce motif de fils de couleurs croisés est l’apanage des clans d’Écosse. Chacun avait le sien, fièrement arboré sur un kilt que le poids d’une sacoche protégeait des vents coquins. Très vite, les collèges huppés en ont fait leur uniforme : la tentation était grande de faire de ce vêtement unisexe, d’abord réservé aux hommes, un classique universel. Jean-Paul Gautier et John Galliano ont intégré la jupette virile à leur garde-robe personnelle. Madonna elle-même l’a souvent assortie à ses assemblages extravagants, et aussi le prince Charles, mais lui, c’est par fidélité au pays de Galles dont il est le souverain particulier. À la saison prochaine, chacun aura donc son kilt. Dans les brumes, il flottera comme un air de cornemuse. Il n’y a pas à dire, l’écossais, c’est gai!
DÉpêche
Épilation, manucure, masque...
À New York, les hommes se laissent tenter
Épilation, manucure, soins du corps ou du visage... À New York, la clientèle masculine se laisse tenter et découvre un genre d’établissements en plein boum, les instituts de beauté pour hommes.
Ainsi cette boutique aux murs de marbre noir: derrière la vitrine opaque, officie un barbier des temps modernes, chez qui la coupe de cheveux est d’abord l’occasion de s’offrir, enfoncé dans un fauteuil club en cuir, manucure, masque relaxant et cirage de chaussures.
«C’est génial !», lance à la sortie un abonné. «C’est une heure de détente totale», commente Sal Augeri, analyste financier.
Catherine Tom vient d’offrir un forfait à son mari, créateur de sites Internet: «Il s’est toujours fait couper les cheveux à Chinatown pour sept dollars. Il faut évoluer, une peau entretenue retarde les rides, et des ongles impeccables, ça compte. Pour les hommes comme les femmes.»
Ce succès est le signe d’«une vraie décrispation», estime Philippe Dumont, un Français de 37 ans, parmi les premiers à avoir lancé à New York, fin 2001, un «spa» pour hommes, «Nickel». Ces instituts concentrés sur les soins du corps ont depuis essaimé, au-delà des clubs réservés aux grands patrons, aux gays ou aux branchés.
Le très sérieux hebdomadaire The Economist recommandait même récemment «quelques heures dans un spa new-yorkais», pour décompresser avec une «Pulp Friction» ou un «Wall Street Relief», autant de formules adaptées aux attentes masculines et propres à rassurer le client.
Par exemple, entre masque et manucure, John Allan propose une partie de billard, une bière, un cigare. D’autres misent sur un décor épuré. Ou des «happy hours», avec promotions, comme dans les bars.
«Il faut rassurer, dédramatiser, et pour cela faire du concret, montrer des résultats», dit Philippe Dumont. «Le geste doit être fort, le gommage plus épais, le masque à l’argile plus nettoyant.»
Les massages sont très demandés, comme les soins du visage, pour bonne mine au travail. Ou l’épilation épaules et dos, par touches, la tendance étant au «retour au naturel». Ou l’exfoliation, qui oblige parfois à se voir le corps enduit de confit à la mangue.
Pour Dumont, «l’homme ne se féminise pas, il assume désormais, et notamment la jeune génération, le fait qu’il peut être beau».
L’engouement est tel que les chroniqueurs newyorkais, très vite suivis par les experts en marketing, ont identifié une catégorie d’hommes en expansion, les «métrosexuels». Autrement dit, des hétérosexuels de la métropole, peu freinés par les conventions mais soucieux de leur apparence et capables de l’entretenir grâce à un bon salaire (compter 100 dollars par heure de spa).
Le terme «métrosexuel» n’est cependant pas sans susciter de polémique, certains y voyant une offensive marketing des marques de cosmétiques ou de vêtements.
Andrew Ross, anthropologiste à l’Université de New York, voit en tout cas l’homme saisi par «un tourbillon consumériste» laissant peu de place à la différence. Et selon lui, la tendance devrait gagner la plupart des villes américaines, où le géant Procter et Gamble annonce pour cette année une croissance deux fois plus rapide des cosmétiques pour hommes par rapport aux produits pour femmes.
Mais l’universitaire nuance la critique. «Si aller au spa redonne un peu de confiance en soi, cela peut aussi bénéficier à la société», dit-il, ajoutant y avoir lui-même goûté le week-end dernier.
Les conseils du jeudi
Des «lolos» trop?
l Commencez par la base: le soutien-gorge. Laissez aux autres les armatures, les coupes pigeonnantes et les bonnets moulés qui soulèvent et découpent. Si vous aimez les modèles à armature, préférez ceux qui offrent un maintien ferme et un galbe plus naturel.
l L’encolure en «V» est un classique. C’est aussi la façon la plus efficace de faire oublier votre poitrine. Pensez aussi au boutonnage central, au cache-cœur, à l’encolure en «U», au polo et au col cheminée.
l La mode vous gâte cette année : c’est le temps de porter des ceintures sur les hanches pour allonger votre corps et diriger l’attention ailleurs que sur votre poitrine. Privilégiez aussi les hauts de couleur foncée, les petits motifs ou les imprimés géométriques dans des teintes peu contrastées.
l Sachez dire non à la ceinture large qui étrangle la taille, à la taille Empire, aux gilets, aux vestes carrées et aux T-shirts trop courts.
l Enfin, même si vous le savez déjà, mieux vaut un haut moulant sous une jolie veste qu’un truc ample avec rien du tout. Perdue dans un grand T-shirt ou un chemisier immense, vous perdrez aussi toute élégance.
RUBRIQUE RÉALISÉE PAR FIFI ABOU DIB


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