Extraordinaire exercice de transparence, les auditions dirigées par le juge Brian Hutton ont permis de pénétrer au cœur des rouages du pouvoir politique ou médiatique, grâce à 25 témoins directs, mais surtout quelque 900 courriers électroniques et documents écrits.
Régulièrement distillés par l’équipe du juge à l’audience, ils sont tous publiés sur le site Internet de l’enquête (www.the-hutton-inquiry.org.uk), parfois avec quelques passages censurés, et s’avèrent souvent les éléments les plus révélateurs.
« Le document ne fait rien pour démontrer qu’il y a menace, encore moins une menace imminente de Saddam », reproche par exemple Jonathan Powell, directeur de cabinet de Tony Blair, dans un courriel du 17 septembre 2002, une semaine avant la publication du dossier concocté sur l’arsenal irakien, à l’initiative du gouvernement britannique.
« Le dossier est bon et convaincant pour ceux qui sont prêts à être convaincus », poursuit Jonathan Powell, traduisant ainsi l’embarras régnant à Downing Street.
Un autre courriel, signé début septembre 2002 cette fois par Daniel Pruce, un porte-parole du service de presse de Downing Street, dit : « Notre but vise à donner l’impression que les choses n’ont pas été statiques en Irak mais que Saddam, au cours de la dernière décennie, avait poursuivi agressivement et impitoyablement son programme d’armes de destruction massive, tout en réprimant brutalement son propre peuple. »
Un courrier électronique du 11 septembre écrit par Philip Bassett, l’un des adjoints d’Alastair Campbell, directeur de la Communication de Tony Blair, prouve également la nervosité qui gagnait l’entourage du Premier ministre avant la publication du premier dossier sur l’arsenal du régime de Bagdad : « Il y a encore un long chemin à faire. Avec le dossier tel qu’il est aujourd’hui, je crois que nous aurons beaucoup de problèmes. »
Autant d’affirmations qui semblent accréditer la thèse développée dans le reportage du 29 mai d’un journaliste de la BBC, Andrew Gilligan, selon qui le gouvernement Blair aurait « gonflé » la menace irakienne et transformé ce dossier dans les derniers jours avant sa publication, afin de le rendre « plus sexy ».
Mais Andrew Gilligan lui-même n’est pas ressorti intact des deux premières semaines d’audiences, après avoir été lui aussi mis en porte-à-faux par un courriel envoyé à un député démocrate-libéral membre de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des communes, à la veille de la déposition de David Kelly.
Dans cet envoi, le journaliste suggérait les questions à poser au scientifique et allait jusqu’à révéler que l’ancien inspecteur en désarmement des Nations unies en Irak avait rencontré sa collègue journaliste, Susan Watts. Un paradoxe quand on se rappelle qu’à ce moment précis la BBC refusait encore farouchement de confirmer que David Kelly avait parlé à Andrew Gilligan ou à tout autre de ses journalistes. Une certitude en tout cas : la déposition du scientifique devant les députés inquiétait au plus haut la hiérarchie à Downing Street, Tony Blair compris.
« Le Premier ministre a demandé ce que nous savions sur David Kelly et ce qu’il pourrait dire » devant les deux commissions parlementaires susceptibles de l’interroger, révèlent ainsi les notes rédigées par Jonathan Powell recueillant les souvenirs des participants à une réunion à Downing Street le 7 juillet. « Kevin Tebbit, le plus haut fonctionnaire au sein du ministère de la Défense, a répondu qu’il pourrait dire des choses dérangeantes. »

