Deux cents ans après leur passage sous la coupe des États-Unis, les « Franco-Louisianais » se battent pour sauvegarder ce qui reste de leur culture, une difficile survie ethnique qui n’échappe pas à une certaine commercialisation rampante. Descendants des immigrants acadiens chassés du Canada au XVIIIe siècle et installés dans cette région de marécages, les Cadjins (ou Cajuns) ont suivi le processus de modernisation et d’industrialisation, sans complètement abandonner leurs identité régionale et particularismes. Le visiteur qui part à la découverte de l’Acadiana, le territoire de la Louisiane française qui s’étend à l’ouest de La Nouvelle-Orléans, découvre des traditions toujours fortement ancrées et vivaces, de la musique à la cuisine, de la convivialité aux bals du samedi soir (les fameux « fais-do-do »). « Les gens ici sont assez têtus », explique Kirby Jambon, un Cadjin de 40 ans, professeur de français à l’école Prairie de Lafayette. « La culture cadjine, c’est nous. On a une identité pas tout à fait comme les autres Américains. On a un héritage français, une musique, une cuisine, une joie de vivre, une capacité pour s’adapter sans être assimilé », explique-t-il. Au cours du XIXe et surtout au XXe siècle, la forte pénétration anglo-américaine dans cette région à forte prédominance catholique a causé une inévitable attrition culturelle mais n’a pas découragé les désirs d’identité, au contraire. En dépit de l’érosion marquée du français cadjin parlé, pratiquement absent de la vie de tous les jours, la culture cadjine est de nouveau en vogue, ainsi que l’attestent la renaissance des programmes d’enseignement du français et la floraison des festivals culturels. Principal attrait touristique Si l’on ne dénombrait plus au dernier recensement (2000) qu’environ 200 000 francophones en Louisiane, le double de Louisianais revendiquaient l’identité « cadjine », un terme longtemps synonyme de populace rurale, peu instruite et parlant mal l’anglais. « 400 000 Cadjins, c’est énorme !, note Marine Dubroca, une ethnologue française en séjour d’études en Louisiane. C’est clairement une façon de s’approprier une culture qu’on n’a peut-être pas vraiment parce qu’on ne parle plus la langue. Et cela n’est pas dénué d’intérêt, surtout dans un pays où la race et l’appartenance ethnique constituent une façon de hiérarchiser et de structurer la société. » Largement cérémonielle, cette « cadjinisation » se retrouve dans l’essor de la cuisine régionale estampillée « cajun », qui connaît un triomphe populaire, bien au-delà du territoire louisianais. « C’est une culture qui est vendue et qui va justement survivre grâce à sa commercialisation. Les gens savent qu’ils peuvent gagner de l’argent avec ça. C’est devenu le principal attrait touristique, la première ressource économique de la région », conclut Mme Dubroca. Pourtant, déplore la géographe canadienne Cécyle Trépanier, de l’Université Laval, la Louisiane est devenue une région américaine comme les autres, et si la culture cadjine survit, c’est, dit-elle, essentiellement « à la sauce américaine ». Le processus d’américanisation, garant de l’intégration économique et politique, y a porté ses fruits. « Ses moyens ne sont pas ceux de la confrontation ethnique mais ceux de la politique ethnique tranquille, qui est un outil très américain », dit-elle. Quel avenir pour les Cadjins ? « Ce n’est pas clair, hésite Shane Bernard, auteur d’un ouvrage sur le sujet (The Cajuns : Americanization of a People). Ils pourraient succomber entièrement au processus d’américanisation, longer indéfiniment le précipice de l’extinction ou rebondir dans un nouvel âge ethnique. » Mais il se dit plutôt optimiste : « La capacité remarquable des Cadjins à suivre le mouvement général de la société devrait assurer leur survie pour au moins encore quelques générations », prédit-il.
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