La mine sombre et l’habit noir, ils miment une pièce de théâtre sans paroles pour d’invisibles spectateurs, qu’ils savent tapis derrière l’objectif des caméras de surveillance. Sur le trottoir central de Time Square, huit membres des «Surveillance Camera Players» (SCP) dénoncent l’omniprésence, dans ce temple de néons comme ailleurs dans New York, des systèmes de vidéo-espionnage. Ils brandissent, comme des bouteilles à la mer en noir et blanc dans un océan coloré de consommation, de grands panneaux manuscrits. «C’est d’accord, monsieur l’agent», indique le premier, tenu par une jeune femme aux cheveux courts. «Je vais à mon travail» – «Je fais des courses» – «Je rentre chez moi» – «Je vais acheter quelque chose à manger», annoncent les autres, enchaînés dans une chorégraphie simple et grave. «Ce sont les seules raisons pour lesquelles, dans cette société, il est autorisé de passer dans la rue» dénonce Bill Brown, directeur de cette étrange troupe. Son regard quitte rarement la boule suspendue à un pylône, ressemblant à un lampadaire mais qui porte en fait une caméra sophistiquée de la police, pour laquelle les SCP jouent ce jour-là. «Il y a tout autour de nous des caméras visibles et invisibles. Qui est derrière ? Font-ils des enregistrements ? Des dossiers numérisés ? Personne ne sait. Ce qui me terrifie en tant que citoyen, je le change en théâtre en tant qu’artiste». Il y a à Time Square et alentours 129 caméras, dépendant des autorités ou du privé, assure-t-il. Un membre de la troupe distribue aux passants incrédules un plan manuscrit du quartier sur lequel elles sont signalées. Selon la New York Civil Liberties Union, on en compte au moins 2 500 pour la seule île de Manhattan. Deuxième acte. Alignés, les acteurs dévoilent leurs panneaux l’un après l’autre. Une blague entre amis «Vous êtes surveillés pour votre sécurité» – «Qui surveille ?» – Qui surveille les surveillants ? « – «Des flics avec des armes surveillent» – «Les flics prennent des images comme ils tirent avec leurs armes» – «Non à la violation de la vie privée». Les passants, pour la plupart touristes en goguette, s’arrêtent, observent. Sourient souvent. Au-dessus de leurs têtes défilent, sur l’écran géant Kodak, des images de 4x4 rutilants, de mannequins en maillots, de montgolfière en forme de hot dog géant. «Les SCP sont nés en 1996, comme une sorte de blague entre amis», se souvient Bill Brown. «La police nous a interpellés rudement. Mais nous avons recommencé. Aujourd’hui ils nous connaissent et nous tolèrent. Nous sommes des anarchistes, mais nous ne sommes pas violents, ne brisons pas les caméras, ne crions pas. Nous sommes drôles, pas en colère. Nous ne faisons peur à personne. Cela ne serait pas efficace». Dernier acte. Deux jeunes femmes révèlent alternativement leur panneau. «Nous savons que vous surveillez» – «Occupez-vous de vos affaires». Miranda Edison, 33 ans, est l’une d’elles. «J’adore faire ça. C’est une bonne façon de s’en prendre au système. Une fois, quand nous jouions à Washington Square, le gars derrière l’écran dans sa camionnette nous a fait un petit signe. Nous avons animé sa journée. Il s’ennuyait là-dedans». Mais c’est surtout pour un public de badauds que jouent les SCP. «Contrairement aux apparences, nous ne nous adressons pas aux policiers ou aux vigiles. Nous n’espérons pas les changer», plaide Bill Brown. Il assure avoir développé un vrai talent pour repérer ces modernes gargouilles ; découvrant ainsi, en levant le nez, une ville secrète et mystérieuse. «Nous nous approprions les caméras. Nous faisons cela pour réveiller les gens». En exergue de leur site Web, ils ont porté une citation de Howard Safir, ancien chef de la police : «Seul quelqu’un se méfiant de toute forme de gouvernement peut être opposé à ce que nous faisons avec les caméras de surveillance». «Les Surveillance Camera Players se méfient de toute forme de gouvernement – Bientôt sur un écran vidéo près de chez vous».
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