La catastrophe du Koursk, malgré les reproches faits aux autorités russes, a montré que la Russie a rompu en bonne partie avec les pratiques jadis en vigueur en URSS, où une telle catastrophe aurait été soigneusement dissimulée et une aide occidentale catégoriquement exclue. Au fil de l’épopée tragique du sous-marin nucléaire, ancien fleuron de la marine russe, échoué par 108 mètres de fond en mer de Barents avec ses 118 hommes d’équipage, les commentateurs russes et internationaux ont condamné à l’unisson les «réflexes soviétiques» des dirigeants russes. L’écrivain Vassili Axionov, une autorité morale en Russie pour avoir animé autrefois la dissidence littéraire à Moscou, s’est fait la voix de ces reproches insistants. Il a dénoncé «la manie gigantesque du secret», les «restes d’une mentalité héritée de la guerre froide» qui ont causé la perte des 118 marins du Koursk. Une opinion partagée par la majorité des Russes, traumatisés par une tragédie qui a tenu le pays en haleine et a monopolisé le temps d’antenne des journaux télévisés. Le simple fait que la catastrophe ait été annoncée par les militaires russes, que ceux-ci aient admis les caméras de télévision et qu’ils aient finalement eu recours à l’aide occidentale prouve cependant que les pratiques ont largement changé en Russie depuis l’époque soviétique. «Une catastrophe pareille, il y a encore quinze ans, on n’en aurait jamais rien su, ou bien on aurait annoncé des «problèmes techniques», trois morts et deux blessés», confirme Viatcheslav Kourdioukov, un ancien colonel de l’Armée rouge, qui a fait toute sa carrière sous le régime soviétique. «Dans ce pays, pendant des décennies, les avions s’écrasaient, les bateaux faisaient naufrage, des usines explosaient sans que l’on n’en sache rien. Nous vivions dans le meilleur des mondes», renchérit Alexandre Kabakov, un éditorialiste réputé du quotidien Kommersant. Selon lui, la catastrophe de Tchernobyl survenue en 1986 au tout début de la glasnost de Mikhaïl Gorbatchev, dont les circonstances ont été d’abord cachées puis tronquées, mais tout de même reconnues, a marqué un tournant dans l’histoire soviétique. Même la guerre de Tchétchénie, avec son cortège d’horreurs et de mensonges militaires, malgré les intimidations visant la presse, diffère de par sa couverture médiatique de celle d’Afghanistan, quelque vingt ans plus tôt, selon l’éditorialiste. «Boris Eltsine avait été le premier dans l’histoire à demander publiquement pardon pour la mort de trois personnes écrasées par un blindé à Moscou lors du putsch manqué d’août 1991», souligne l’éditorialiste. Cette fois, c’est le commandant en chef de la Flotte du Nord, l’amiral Viatcheslav Popov, qui a demandé pardon lundi, retransmis en direct à la télévision dans tous les foyers du pays. «Pardonnez-moi de n’avoir pas su sauver vos hommes», a-t-il déclaré, visiblement très ému. Le ministre de la Défense Igor Sergueïev a également fait une déclaration lundi soir, dans laquelle il déclarait l’air extrêmement abattu que «les accusations (visant les militaires) étaient très dures à entendre». «C’est fabuleux, de la part de militaires et dans un pays tout de même façonné par Lénine et Staline», souligne Alexandre Kabakov. «Les gens ont la mémoire formidablement courte, ils ont oublié dans quel pays ils vivaient et ils continuent de croire naïvement, comme à l’époque soviétique, que dans le monde «libre» les catastrophes n’arrivent pas, les militaires ne mentent pas et la raison d’État n’existe pas», ajoute-t-il. Une opinion partagée par Vladimir Ourban, un expert de l’agence d’informations militaires AVN, pour lequel le fait d’admettre le naufrage d’un des fleurons de la flotte nucléaire et le recours à l’aide de pays de l’Otan n’avaient rien d’évident de la part de militaires formés à l’école soviétique.
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