La contrebande mondiale de cigarettes, sur laquelle l’industrie du tabac ferme les yeux lorsqu’elle ne l’encourage pas, a pris des proportions alarmantes, menaçant les programmes de lutte contre le tabagisme et les revenus fiscaux des États, mettent en garde des experts de la lutte antitabac. Avec environ un tiers des exportations mondiales de cigarettes introduites en fraude chaque année, soit 355 milliards de cigarettes, le tabac est devenu le produit le plus prisé des contrebandiers à l’échelle de la planète. «Lorsqu’on voit les chiffres, on constate que la contrebande a explosé depuis dix ans, et ce dans toutes les parties du monde», affirme Luk Joossens, consultant auprès de l’Union internationale contre le cancer et auteur d’un rapport sur la contrebande dans l’Union européenne. «C’est un problème pour tous les ministères de la Santé publique et des Finances. Tout le monde est d’accord pour dire que la lutte contre la contrebande est devenue la priorité sur le plan international», souligne-t-il, à l’occasion de la 11e Conférence mondiale sur le tabac et la santé, à Chicago (Illinois). La technique est simple : les cigarettes quittent la manufacture avec des papiers en règle mais n’arrivent jamais à destination. Elles sont soit détournées via des sociétés écrans d’import-export de pays tiers ou des entrepôts de «duty-free», soit introduites illégalement par des réseaux criminels. Le pire, affirme Clive Davis, directeur de l’organisation antitabac britannique ASH, c’est que tout cela se fait le plus souvent avec la complicité active des multinationales du tabac. Des documents internes de l’industrie mis au jour lors de récents procès révèlent ainsi le rôle délibéré que certains fabricants ont joué dans la mise en place du marché noir. Au Canada et à Hong Kong, plusieurs dirigeants et cadres supérieurs de grandes companies croupissent aujourd’hui en prison pour fraude et blanchiment d’argent. Ottawa a intenté un procès contre R.J. Reynolds, lui réclamant un milliard de dollars pour son rôle présumé dans l’inondation du marché canadien avec des cigarettes de contrebande. La Colombie a fait de même contre Philip Morris et l’Équateur contre Philip Morris et R.J. Reynolds. Ces trafics prennent parfois des chemins surprenants. Ainsi, les exportations de cigarettes britanniques vers la principauté d’Andorre sont passées de 13 millions de cigarettes en 1993 à 1,52 milliard en 1997. «Étant donné qu’aucune de ces cigarettes n’était légalement réexportée, que l’Andorre compte seulement 63 000 habitants et que les fumeurs d’Andorre n’aiment pas les cigarettes britanniques, il est difficile de croire que les companies de tabac britanniques n’étaient pas au courant qu’ils approvisionnaient en fait des contrebandiers», souligne Luk Joossens. L’industrie dit ne rien savoir. «Bien sûr, explique François Damphousse, directeur de l’Association canadienne pour les droits des non-fumeurs, les industriels du tabac n’ont jamais reconnu publiquement leur rôle dans la contrebande et préfèrent rendre responsable le crime organisé, en poussant pour ce qu’ils estiment être la seule solution possible : la réduction des taxes sur le tabac». Mais les États qui, comme le Canada en 1994 et la Suède en 1998, ont tenté de juguler la contrebande en abaissant les taxes sur les cigarettes ont assisté à leurs dépens à une diminution de leurs revenus et à un accroissement de la consommation. «Une réponse plus efficace consiste à conserver une forte taxation et à réprimer efficacement la contrebande», estime un des auteurs d’un rapport de la Banque mondiale sur le contrôle du tabac, le Pr Frank Chaloupka de l’Université de l’Illinois, à Chicago.
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