Ce monsieur au regard lointain, absent, semble presque inaccessible. Il n’est pas vraiment absent. Il prie, tout simplement. Ses yeux, miroir de son âme, semblent touchés par la grâce, sans doute la grâce de Dieu. Nadim Choueiri, à l’heure des bilans, les siens et ceux de la vie, privilégie à présent le silence de la méditation, après avoir si longtemps parlé et œuvré pour autrui. Ses conversations préférées sont celles qu’il entretient en permanence avec Dieu ; il les tient surtout dans son petit coin privé, discrètement situé au cœur de la fondation al-Kafaat à Aïn Saadé. Tout ici parle de dépouillement et de modestie. Car il s’agit surtout de cela, un choix de vie qui a mené cet ascète – né à se débarrasser de l’inutile, le monde de l’apparat et de l’apparence, pour aller à l’essentiel, celui des nécessiteux. Cette mission lui a été soufflée par une voix divine alors qu’il avait à peine vingt ans, stimulée par des êtres exceptionnels découverts aux hasards de la vie ; sa mère en fut le cœur, un roc sur lequel il faisait bon s’appuyer, apprendre la générosité et puiser tout l’amour du monde ; ses professeurs d’université et de vie contribuèrent à épanouir son esprit, Saïd Hamadé, René Habachi et surtout son grand maître Antoun Saadé ; sa femme Lily en fut l’âme, merveilleuse complice et amie qui continue à partager tous ses combats. Et Dieu, le porte-parole, l’initiateur discret. D’autres rencontres fugitives, mais inoubliables, ont impressionné l’enfant sur le chemin d’une maturité précoce ; les entraîneuses de Zeïtouné prématurément vieilles, ramassant des miettes de sandwichs dispersées sur les mêmes trottoirs qui ont fait leur triste réputation ; un enfant ensanglanté retiré d’un puits – celui-là même dans lequel le petit Nadim jetait ses cailloux, pour jouer –, abandonné par une pauvre mère incapable de l’assumer ; ou encore Hassan, un aveugle qui mendiait à la porte du cinéma Roxy, car personne ne voulait l’engager. À la mort de son père, Nadim, la vingtaine à peine effleurée, décide de mettre toute sa vie ainsi que sa fortune – héritée de son père – au service des handicapés de la vie. Ainsi démarre une longue croisade avec pour armes sa seule conviction et une inébranlable foi. Un illuminé «Mon père est un visionnaire, un illuminé», dira Raïf, le fils aîné, directeur général de la fondation depuis juillet 1999. «Il est fou, mais je dis fou avec un grand sourire», rajoute Myriam, la plus jeune des quatre enfants et directrice de l’Institut technique. «Je l’ai respecté avant de l’aimer. Enfant, je ne comprenais pas ses absences, j’ai tout saisi depuis que je travaille à la fondation et que j’ai pu toucher du bout des doigts cet engagement». L’engagement de toute une vie. En 1956, Nadim décide de transformer le couvent de la congrégation Notre-Dame des Apôtres – situé à Salima – en dortoirs pour y accueillir des filles «marginalisées» par la vie. Il les assumera complètement, avec un groupe d’amis, leur assurant également une scolarité gratuite à l’école située en face du couvent. Le groupe s’élargit petit à petit. Nadim, qui achève sa maîtrise en économie et est consultant auprès d’une importante société, choisit de tout oublier pour ne retenir qu’une seule chose, essentielle, l’intégration des handicapés dans la société. «Nous sommes tous des handicapés», va-t-il constater et ne cesser de le répéter depuis lors, «mais avec des compétences à mettre en valeur». Avec le concours de trois handicapés, «j’étais le quatrième», il fonde à Karm el-Zeïtoun un petit atelier de fabrication de sacs en cuir. En 1966, ils deviennent 80, «dont 60 gravement atteints». Cette même année, Nadim épouse Lily Estephan dont il dit encore : «Si c’était à refaire, je choisirais le même chemin, pourvu que Dieu me donne la même partenaire». En 1972, l’«Institut Nadim Choueiri» absorbe 140 ouvriers-producteurs, produit 2 millions de pièces – une grande partie pour l’exportation – et se déplace vers le premier centre, qui se nommera «Lily Choueiri». «Dans mon travail, j’ai été du plus simple au plus difficile». Le plus difficile ne l’arrête pourtant pas. La fondation multiplie ses centres, «el-Saïdeh» va se charger de l’enseignement académique et de l’intégration des élèves dans des systèmes scolaires et sociaux, «le Village» va permettre la création d’une communauté dans laquelle vivent 150 personnes de plus de 14 ans et, enfin, le «Centre Myriam» va se charger des enfants de quatre à seize ans. Tous ces centres sont animés par des orthophonistes, des psychologues, des physiothérapeutes et des éducateurs spécialisés. al-Kafaat sera reconnue d’utilité publique en 1979 et régie par un conseil d’administration de 12 membres. Une philosophie de vie Quarante-quatre ans plus tard, la fondation propose 27 activités différentes, de réhabilitation et réinsertion médicale, paramédicale, sociale, éducative et professionnelle. deux mille personnes, handicapés physiques, mentaux, neuro-sensoriels, ainsi que 2 500 qui connaissent des problèmes sociaux sont réparties sur les sept centres, encadrées par une équipe de travail de 760 personnes. L’œuvre du père et sa passion, son engagement, se poursuivent avec les enfants. Ramzi, plus connu sous le nom de «chef Ramzi», s’occupe de la formation professionnelle de ses élèves à l’école hôtelière de Mansourieh. Roula, neuro-pédiatre, est responsable de l’unité chargée des problèmes de développement. «Nous avons tous fait des études dans le but de rejoindre la fondation. C’est une vocation dangereuse, car plus on en fait, plus on constate tout ce qui reste à faire», souligne Raïf qui a fait ses premiers pas de directeur à l’Institut technique de Aïn Saadé, aujourd’hui une institution qui assure à 1 500 élèves une formation technique variée, en rapport direct avec les besoins du marché. Après avoir cédé le flambeau à sa jeune sœur Myriam, il a repris celui de son père et poursuit le combat. «Mon père aura toujours un pas d’avance sur moi. Le premier…». Nadim Choueiri voudrait à présent clore son itinéraire par la création d’un centre d’accueil pour «les cas les plus défavorisés, qui sont au plus bas de l’échelle humaine, les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et les grands polyhandicapés et autistes. J’arrive maintenant aux gens qui n’ont plus rien à donner. Cette conclusion ressemble à mon cheminement spirituel, alors que je me rapproche de la Lumière Absolue, que j’arrive au terme de ma vie active et mon séjour terrestre».
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